ANMLES 11'EDICO-PSYCHOLOfiIOIJES.

JOURNAL

L* ALIENATION MENTALE

$k MEDEGINE LEGALE DES ALIENES.

ANNALES

MEDlCO-PSYCHOLOGIQUES

JOURNAL DESTINE A RECUEILLIB. TOUS US DOCUMENTS RELATTFS A

L’ ALIENATION MENTALE

AUX NEVROSKS

ETA LA MEDECINE LEGALE DESALlENES

BAILLARGER

Mddecin do lu Sali>6triere, uiombre de l’Acaddmio do iuOdocino

LU N 1ER

inspeeteur g6n6ral du Service des ali6n6s el du ervico sanitaire des prisons de France.

CINQMEME SEiUE. TOM^ S

TRENTIEMK ANNEE^

te

P ARIS

LIERAIRIE I)E G. MASSON '

LIBRA1RE DE l’ACADEMIE DE MEDECINE Place do l’Jicole-de-Mddecine

1872

6 ETUDES PSYCHOLOGIQUES

etranger, d’etre initie aux particularity de sa vie, au tour de son esprit, et s’il est possible, aux mysteres de sa pensee. Ces renseignements acquierent encore plus de valeur, s’ils dmanent de savants dont le nom estdejk une garantie mo» rale, qui ont ete ses compagnons d’enfance, 1’ontsuivi dans toute sa carriere, ont lutte sur le mfirae theatre, approfondi ses travaux, vu grandir sarenommee, etmalgre ces interets si divers, ne se sont laisses sdduire ni par Tamitid, ni en- trainer par la jalousie, et ont garde jusqu’a la fin une juste impartiality

II serait difficile, en effet,, apr&s avoir lu les discours des proiesseurs Wunderlich, Lazarus, du baron Mundy, les ar¬ ticles des professeurs Wesphal, et Girolami, de V American Journal of insanity, An Mental science, l’allocution du pas- teur Hoffmann, la note si simple et si touchante de la noble dame qui accoinpagnait son roari, dans sa tentative de civi¬ lisation en Egypte, de ne pas avoir une baute idee de r|n- semble de cette personnalite medicate, restee cependant une dnigme pour ses amis, dans quelques-unes de ses parties.

Persuade que l’etat intellectuel et moral de Griesinger ne peut toe mieux interprets que par les procedds psycho- logiques, qui n’excluent aucunemenl Tdlement physique, nous l’examinerons d'abord a ce point de vue. Ce premier travail servira aussi d’introduction pour apprecier scientifi- quement ses traitds des maladies infectieuses et mentales. Dans une dernidre esquisse, nous presenterons le portrait de ce medecin celebre, tel que nous l’avons concu.

Notre plan ainsi disposd, nous pouvons maintenant suivre les evolutions progressives de son esprit, et nous efforcer, par leur analyse, d’eclairer les questions soumises h voslu- mieres.

Tout jeune, disent ses historiographes, il lemoigna une ardente passion pour 1’ etude et prit bientot parmi ses con- disciples la premiere place, qu’il nequitta plus. Ses qualites multiples Tattiraient aussi vers la litterature, la podsie et

SUR LES HOMMES

les beaux-arts. Ahuit ans, d’apr&s Wunderlich, Goethe lui etait familier.

Ces heureuses dispositions s’alliaient a un sentiment pro¬ nonce d’independance, a une grande confiance en lui-mfeme, a des vivacites de temperament, a une susceptibilite de caractere, trbs-propres a lui creer des situations difficiles.

Des cette dpoque, sa fierte naturelle ne lui permettait pas de traiter ses connaissances sur le pied de l’egalite. Plus tard, ce germe, devenu le sentiment profond de sasuperio- rite, le rendit froid et reserve avec ceux qui n’avaient rien a lui apprendre. Cet air, il le conservait parfois avec ses vieux amis ; mais s’il se sentait fortement interesse par un sujet, la glace se fondait a l’instant; une seulenote discor- dante suflisait pour que la premiere expression reparut.

Emporte par les exagerations de son age et les impetuo- sites de son temperament, il avait ete banni pour un an de la ville de Tubingue. Revenu de l’exil avec 1’idee fixe du travail, il ne s’ecarta plus de cette voie, et peu de temps apres sa reception, il entrait dans les Archives de therapie physiologique de Roser, un de ses quatre amis d’enfance. Il s’y faisait connaitre par une attaque vigoureuse contre la doctrine naturaliste, alors en vogue en Allemagne, et dans laquelle il montra sa puissance pour les questions de prin- cipes. C’est aussi dans ce journal (dont il aurait pu 6tre consider^ comme un fondateur par la variete et l’a- bondance des sujets traitds par lui), qu’il jeta les bases de sa reputation de medecin-alieniste. Son sejour de deux ans a l’asile du savant docteur Zeller avait developpe son gout de predilection pour la psychialrie, et en 1845, il avait alors 28 ans, . il faisait paraitre la premiere edition de son Traite des maladies mentales, dans lequel se dessinent ses principales qualitds.

Doue d’une grande force d’attention, d’une memoire trbs- fidele, d’une erudition prodigieuse, d’une conception des plus vives, on eprouvait un veritable plaisir h lui communi-

8 tfTUDES PSYCHOLOGIQUES

quer un point nouveau de la science, car aussitdt, sa curio- site s’eveillant lui faisait distinguer toutes les parties impor- tantes du sujet, qu’il rendait a l’instant comprehensibles pour les auditeurs.

Quoiqu’il eut choisi-, parmi les professions liberates qu’il aurait egalement illustrees, la medecine et [plus tard. la medecine mentale, son envie de tout savoir lui avait fait garder en reserve la philosophie et la religion, auxquelles il devait eonsacrer ses derniferes annees. Sa lutte victorieuse contre la doctrine medicale allemande de son temps, ses nombreux memoires sur la physiologie et la pathologie, ses deux ouvrages capitaux sur les maladies infectieuses et mentales, sont la pour attester ce qu’il aurait ete capable d’accomplir dans ce domaine des sciences speculatives.

Un esprit aussi bien organise etait naturellement ap- pele k professer. Son enseignement, en effet, se caracteri- sait par la vigueur et la nettete des principes, la ricbesse des connaissances, l’habilete de l’exposition et la precision de la critique. Mais son impulsion dominante ne le portait pas vers la simple vulgarisation. II preferait plutot s’entretenir avec les eleves d’elite des apercus nouveaux sugger^s par son imagination, avide de decouvertes, que de marcher dans les sentiers battus et a plus forte raison dans ceux de la routine.

Si une pareille reunion de qualites lui a valu une cele¬ brity meritee, il n’est pas moins notoire qu’il s’est fait de nombreux ennemis par certaines asperites de son langage, par l’ironie mordante et incisive de ses critiques, par son ton tranchant avec les hommes qui lui deplaisaient, par les singularites Granges de ses entretiens et le brusque chan- gement de ses doctrines en alienation mentale.

Ce n’est pas sans dessein que nous avons dit, en com- mencant, que les elements psychologiques d’une intelli¬ gence de cette valeur devaient Stre soigneusement analyses.

Ses talents, ses aptitudes, son originality nous le desi-

SUR LKS HOMMES CltLEBRES.

gnent deja comme une forte individuality, mais pour bien le concevoir, il nousfaut penetrer plus avant dans son for interieur. Wunderlich, son ami d’enfance, sera notre guide dans cette etude delicate. Des le debut du resume de ses Es~ quisses, voici comme ceprofesseur eminent s’ exprime: «Grie- singer par ses contradictions etait un probleme pour ses amis. A la verite, ajoute-t-il, ces oppositions etaient plus apparentes que reelles, » mais il n’en fait pas moins cette remarque capitale: «Personne n’a jamais parfaitement connu Griesinger, et il a toujours cache ses pensees intimes. » Wunderlich confirme son opinion, en citant d’autres traits de son caractere : « Il etait, dit-il, d’une extreme mobilite dans la conversation ; tantot il emettait des opinions en rapport avec l’entretien du moment, tantot il en soutenait qui Etaient en disaccord complet avec les premieres. Ge qu’il y avait de positif, c’est que sa conviction durable etait tout a fait differente de celles qu’il avait alternativement mani¬ festoes dans les deux cas. Ses amis etaient seuls en etat d’e- tablir la distinction entre ses saillies passageres et sa veri¬ table pensee. »

Ces changements a vue d’idees, d’opinions, analogues a ses deplacements instantanes, continuels, avaient de graves inconvenients pour lui, car ceux qui l’avaient entendu parler si diversement doutaient de sa sincerite, de son hon- ndtete, et allaientmeme jusqu’a attaquer sa moralite scien- tifique, reproches qu’il ne diminuait point par l’aprete de ses reponses. Une pareille ligne de conduite devait donner lieu aux jugements les plus errones, les plus malveillants, et concourir a lui susciter de nouvelles inimities.

D’un autre c6te, on ne pouvait mettre en question la bon tO de son cceur, quand on le voyait aupres des enfants et des malheureux. En maintes eircoDstances, ses amis ont ete temoins des epanchements de son time, de la Constance et de la fldelite de ses affections. Plus d’une fois, ils ont recueilli de sa bouche des revelations qui ne pouvaient

10 Etudes psychologiqdes

qu’augmenter l’estime qu’ils avaient pour la noblesse et la delicatesse de ses sentiments.

11 estneanmoins incontestable quecet ensemble presente d’etonnants contrastes. Pourquoi done ne pas en cbercher l’explication dans la trame organiaue, dans le germe de l’heredite, dont nous savons tous le pouvoir, malheureuse- ment ignore des instituteurs, des magistrats et des homines du monde ? II n’est point de mddecin-alidniste qui n’ait recueilli des exemples frappants d’hirddite, etsi l'onpouvait consulter les archives des families nobles ou sont consignes leS actes notables de chacun de leurs membres, ainsi que l’a essaye pour quelques-unes d’elles le docteur Prosper Lucas, on possederait les documents les plus curieux et les plus concluants sur les resultats de cette force.

Chose remarquable, un peuple, que nous connaissons a peine, le Chinois, n’a qu’une veritable religion, celle de la famille, qui groupe autour du pere tous ses membres, et le rend sacre. G’est elle qui le fait non-seulement le chef, mais le pr&tre et le juge des siens. M. Eugene Simon, consul de France en Chine, auquel nous devons ces details, continue en ces termes : « C’est elle qui assure a ses m&nes l'inviolabilite et a la famille son sanctuaire. Pendant mon excursion a travers cet immense pays, j’entendais les sim¬ ples paysans, les plus vulgaires journaliers, me raconter l’histoire de leur famille, remonter d’aieul en aieul quatre, cinq, six et sept cents ans en arridre, et me dire non pas seulement leur nom et leur genealogie, mais les faits qui les recommandaient au souvenir de la posterity et les titres qu’ils avaient a sa reconnaissance. Et moi, disais-je, enfant d’une classe superieure et d’une civilisation reputee plus elevde, & peine sais-je ou sont enfouies les cendres de mes aieux les plus immediats (1).

(1 ) Recits d’un voyage en Chine , faits a, la seance publique de la SoeiiU impiriale d'acclimatation, le it mars 4870, par M. Eugene

SDK LES HOMMES CJiiLEBRES. \ -I

Nous eussions cependant hMte a abordercesujet instruc¬ ts, malgre toute son importance, si Griesinger n’avait parle lui-meme des origines de sa famille, et si cette particula¬ rity n’avait et6 reproduce par Wunderlich. II y avait, dit ce dernier, parmi ses parents du cote paternel, un certain nom- bre de membres origin aux, bizarres, et il attribuait a cette circonstance quelques-unes de ses qualites intellectuelles.

Cette opinion, toute paradoxale qu’elle paraisse, a ete soutenue avec talent dans la psychologie morbide, et elle a des faits en sa faveur; mais le melange de cet etat maladif hereditaire avec l’organisation explique plus naturellement les anomalies du caractere de i’auteur.N'est-ce pas toujoursle monologue de Hamlet, raison, folie.et celui de 1 ’humanity?

Un autre passage des Esquisses contient ce renseigne- ment : « Dans le commerce familier, ses propos etaient sou- vent etranges, extraordinaires, bizarres, quoiqu’ils parussent l’expression de ses penseesdu moment. »

Une citation du professeur Lazarus atteste le cdte enthou- siaste de son esprit. « On le voyait, dit-il, passer des heures entieres au chevet d’un seul malade, emporte par le desir ardent de trouver des choses nouvelles, interessantesj mais, sa premiere excitation passee, il revenait a la realite et ses conseils etaient tires des meilleurs moyens therapeutiques, hygieniques et moraux. » ^ _

La nous paralt etre le point vulnerable de cette vigou- reuse organisation, qui avait heureusement pour preservatif le sens pratique de sa race (Souabe). Nous tenons d’un pro- fesseur distingue de l’Ecoledemedecine de Rouen, M. Leudet,

Simon, consul de France en Chine. ( Journal officiel du \ 7 mars 4870.)

(2) Wunderlich, Wilhelm Griesinger Jbiographische Skizze mit einem facsimile : « In seiner vaterlichen Familie fand sich eine Anzahl sonderbarer Originate, und auch diesem TJmstand schrieb er Einfluss auf einzelne seiner geistigen Eigenschaften zu. » pag. 3, Leipzig, 1 869.

■12 Etudes psychologiques.

qu'il l’a entendu plusieurs fois clans ses lecons a Tubingne traiter une question a l’aide d’arguments inusites, mais la resoudre toujours selon les regies de la science.

Avec cette explication, qui est une verite mathematique pour les medecins, et dont M. Moreau de Tours a donne des preuves multiplies, nous comprenons physiologique- ment les singularity et les contrastes de Griesinger; l’homme intellectuel et moral n’en reste pas moins intact et digne de nos regrets; nous pouvons done maintenant etudier l’homme scientifique dans les deux livres qui sont ses vrais titres a la reputation.

Le role considerable qu'a joud Griesinger dans la patho- logie mentale, perdrait beaucoup de sa valeur si l’on passait sous silence celui qu’il a rempli d’une maniere non moins brillante, dans la pathologic generate. Un savant, aussi verse dans l’une que dans l’autre de ces sciences a bien voulu, a notre priere, retracer en quelques pages les qua- lites du professeur de pathologie generale ; voici l’apprecia- tion de M. Lasegue sur cet interessant sujet :

Avant de vouer presque exclusivement sa vie a l’etude et au traitement des maladies mentales, Griesinger s’etait fait connaitre par d’importantes publications et par son ensei- gnement. On peut dire que chacune des periodes de sa vie laborieuse a ete marquee par une contribution a quelqu’une des branches de la mddecine. C’est ainsi qu’il utilisa son sejour en figypte pour recueillir les materiaux d’une his- toire medicale du pays, apportant ainsi au travail plus complet de son compatriote Pruner Bey l’appoint de son experience ciinique. A Zurich, il entreprend son oeuvre maitresse a la sollicitation de Virchow, qui ne pouvait trouver en Allemagne un collaborates plus autorise. Le Traite des maladies infeclieuses ( Die Infection Krankheiten) parait d’abord dans le Manuel de pathologie et de thera- peutique speciales de Virchow, et bientot il est traduit dans toutes les langues scientifiques. A Berlin, son activite se

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depense surtout dans les Etudes medico-psychologiques auxquelles il doit sa celebrite. A Francfort, dans les di¬ vers congres des medecins alleraands auxquels il assiste et dans celui de Paris, en 1867, il prend une part considerable aux questions de pathologie, soit par sa participation aux debats des comites, soit par d’utiles communications.

Si on veut se representer l’esprit qui a preside k l'acti- vite medicale de Griesinger, la t&che est facile. Attache par les liens d’une collaboration assidue au Journal de medecine physiologique ( Archiv fur physiologische Heilkunde), il n’a jamais cesse de professer les doctrines que partageaient les redacteurs de cette importante publication.

La medecine :physiologique, ou tout au moins la m6de- cine inaugur6e en France sous ce nom par l’ecole de Broussais, n’avait trouve en Allemagne que de rares parti¬ sans. Quand l’influence puissante du maitre commenca b. s’eteindre, m&me de son vivant, ses eleves se disperserent dans toutes les directions , et l’ecoie passa presque sans transition a l’etat de fait historique.

Plus tard, P Allemagne reprit l’idee mere, sans rien gar- der de la theorie exclusive; elle adopta la denomination, comme on accepte un principe ou une methode, en se re¬ servant la liberte d’en deduire a son gre les consequences. La physiologie avait accompli de remarquables progres. L'esperance fut que de la notion de la sante sortirait celle de la maladie, ou que tout au moins on pourrait transpor¬ ter dans le domaine de la pathologie des connaissances de- sormais acquises & la science. Henle fut le promoteur de ce mouvement, qui depuis lors ne s’est ni arrfite ni ra- lenti, et qui a valu a la medecine allemande la preponde¬ rance dont elle peut se glorifier aujourd’hui. Prendre la physiologie pour point de depart et pour modele, c’etait afflrmer la superior it6 de ses precedes de recherche et se declarer prfet 4 les imiter. A l’observation les physiolo- gistes avaient substitue rexp6rimentation. A mesure qu’on

1 4 ET0DES PSYGHOLOGIQCES

preconisait davantage l’excellence de la methode physiolo- gique, on diminuait le champ de Fobservation, et de phy- siologique qu’elle elait, la medecine devint exclusivement exp^rimentale.

Si les redacteurs du journal que dirige aujourd’hui le professeur Wagner, de Leipzig, avaient eule meritede don- ner Fimpulsion, ils ne se laisserent pas entrainer au-dela des limites qu’ils s’etaient marquees d’avance. Pour eux l’observation clinique resta toujours la pierre de touche. En accueillant avec plus de sympathie que d’enthousiasme les recherches de laboratoire, ils en subordonnerent les re- sultats au contrdle de l’observation pathologique, et ne se resignerent pas a abdiquer. II suffit, pour se fairs une idee vraie de leur methods, de se referer aux travaux de Wun¬ derlich, un des collaborateurs les plus 6minents des Archives de medecine physiologique, un de ceux qui, avec Griesin- ger et Yierordt, contribu&rent le plus au succbs du journal. Tandis qu'il instituait ses recherches devenues classiques sur la thermometrie, Wunderlich ne perdait jamais de vue ni le malade ni la maladie. Chacune des propositions qu’il etablissait trouvait sa demonstration et sa sanction h l’hopi- tal, et physiologiques ou non, les conclusions entraient de plain-pied dans la pratique medicale.

Griesinger resta fidele toute sa vie aux principes qui l’avaient dirigd, presque des le debut de sa carriere ; et, qu’il se livr&t a l’etude de la pathologic mentale ou a celle des autres maladies, il demeuraavant tout, et de parti pris, un observateur et par consequent un clinicien.

Sa seconde regie de conduite fut d'associer toujours la medecine mentale a ce qu’on est convenu, faute de meil- leurs termes, d’appeler la medecine ordinaire. Ses ecrits comme son enseignement temoignent d’une conviction obstinee qu’il exprimait en toute occasion. Lorsque la ehaire de clinique lui fut offerte 4 Berlin, il ne I’accepta qu’d la condition qu’il disposerait, en dehors de l’asile

SDR LES HOMMES CELEBRES. 15

d’alien^s, d’un service consacre au traiternent des affections uerveuses qui compromettent peu ou qui n’atteignent pas les fonctions de ^intelligence . De 1843 k 1845, il publiait son m^moire sur les actions reflexes psychiques, sa revue du developpement de la pathologie generate, ses contribu¬ tions a la pathologie et h la physiologie du cerveau, ses re- cherches sur la scrofule et la premiere Edition du traits de pathologie et de therapeutique des maladies mentales. Dans les annees suivantes, jusqu’en 1868, qu’il fonda son jour¬ nal, on le voit 4galement entrem&ler les sujets multiples de ses etudes. Le titre meme de la publication periodique qui devait etre sa derniere oeuvre, Archives de la psychiatrie et des maladies nerveuses ( Arckiv . fur Psychiatrie und Nerven- IcranJsheilen), est conforme a sa ferme croyance, qu;il ne faut k aucun prix detacher la medecine psychique de l’en- semble des connaissances medicales.

On ne saurait, pour un homme de la valeur de Griesinger, se borner a un apercu general de ses croyances en mede- cine. L’examen sommaire du traite des maladies infec- tieuses nous permettra de montrer le mddecin aux prises avec les problemes les plus delicats de la pratique, et avec les questions les moins resolues de la science. Traduit en francais (4868) par le docteur Lemattre, lelivre de Grie¬ singer a trouve chez nous le meme accueil qu’en Allema- gne, ou il etait ddja classique (4).

La sdrie de monographies reunies sous la denomination de traitd des maladies infectieuses, destinde a prendre place dans une encyclopedic qui embrassait la pathologie toute

(1) Tiuith: des maladies infectieuses. Maladies des maraiS) figure jaune , maladies typhoides, figure pitechiale ou typhus des armies , figure typhoide, figure ricurrente ou A rechutes, typhoide bilieuse , peste, cholera , par W. Griesinger, traduit d’aprSs la derniere edition allemande par le. docteur Lemattre, Paris, 1868.

16 ETUDES PSYCHOLOGIQUBS

entiere, devait se conformer au plan d’ensemble de l’ou- vrage. Les considerations preliminaires en etaient forcement exclues, il ne pouvait y avoir ni introduction ni preface ; aussi la donnee generale se degage -t-elle de chaque 'etude speciale, sans etre nulle part ni developp^e ni meme ex- pressement enoncee.

Griesinger entame sans preambule l’histoire des maladies des marais, fievres intermittentes et fievre jaune. Le trait d’union des affections nombreuses ainsi rassemblees, il le cherche moins dans la conformity des symptomes rev41ant, a des degr4s divers, la forme de paroxysmes rhytbmesque dans 1’unite d’une cause specifique donnant lieu a l’intoxi- cation. L’etiologie est la, comme elle le sera dans tout le cours de son travail, le point dbeisif et l’objet de predilec¬ tion de ses recberches.

Il passe ensuite k la description des maladies typho'ides, du cholera epidemique et sporadique. Dans la pensee de Griesinger, toutes ces affections sont comme autant d’espe- ces d’un seul genre, et, sous ce rapport, il semble se separer de la majority des medecins qui font des maladies mare- naatiques et des maladies typho'ides, deux classes absolu- ment distinctes. Si toutes deux sont supposees provenir de miasmes d'une nature encore indecise, les unes ont la pro¬ priety de se transmettre par contagion, les autres, au con- traire, ne sont contractees qu5a la condition d’etre sou- mises aux influences telluriques, qui seules peuvent leur donner naissance. Le miasme, quel qu’il soit, introduit dans reconomie, y ypuise son action sans jamais se revivi- fier, et le contact avec des malades atteints de fievres de marais demeure inoffensif. Il n’en est pas de meme de la cohabitation avec lesindividus frappbs par la fievre typhoide ou le cholera. La, le malade transporte a distance le germe de la maladie et il n’est pas besoin, pour en subir les attein- tes, de vivre dans le milieu et sur le sol off le mal a pris son origine,

SUft LKS HOMMBS UELEBRJiS.

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Cette distinction fondamentale nsa pas echappe h Grie- singer ; mais, force par le plan meme de son oeuvre de deta¬ cher un fragment de l’ensemble, il ne pent se defend re des consequences’d’une classification artificielle.

11 aurait fallu, pour completer la recherche, comprendre dans le meme travail les maladies essentiellement conta- gieuses, comme les fievres eruptives et chiles qui, plus ani- malisees pour ainsi dire, ne se propagent que par 1’ino- culation. L’etiologie, ainsi etendue jusqu'aux derniOres limites qu’elle comporte, eut acquis une singuliere am- pleur. On aiirait vu comment, dans la serie des maladies infectio-contagieuses, de sa maladie paludeenne k la syphilis, il s’etahlit une gradation ou plutot une suite de transitions entre les deux termes extremes. D’une part, l’intoxication palustre, provoqude par les efiluves des marais, non conlagieuse quand il s’agit des fievres de nos climats, transmissible peut-etre au contact, lorsque la ma¬ ladie, nee dans des conditions de latitude differentes et d'un foyer maritime, s’ appelle la fibvre jaune. D'autre part, le cholera, engendreason debut dans des populations sou- mises a des miasmes palustresp mais Emigrant avec les voyageurs isoles ou agglomeres et se developpant dans des milieux si divers, qu’on ne peut continuer k invoquer une influence tellurique. La fihvre typhoide, deja plus eloignee du premier type, incertaine dans son etiologie,. favorisee par les accumulations d’hommes confines, paraissant eclore par une sorte de generation spontanee, transmissible au contact prolong^, tantot sporadique, tantot epidemique; les fievres essentiellemeut contagieuses, presque fatales, susceptibles de se regenerer au sein de l’organisme, n’appa- raissant, sauf de races exceptions, qu’une fois dans la vie de l’indiyidu, et enfin la syphilis, la morv.e et tant d’autres dont. l’etiologie est plus ou inoins confuse et que force esl» d'attribuer a uu virus propre aux especes animales ou meme exclusives l'espece humaine.

annal. MED.-mcu., serie, t. vu, Janvier 1872. 2. 2

18 Etudes mcaoLoaiQUEs

Les maladies infectieuses ou pluldt, car le nom serait de beaucoup preferable, les maladies d’mfection, ne represen- tent ni une unite specifique, nim&me une unite generique, et le seul regret, qu’on l'on puisse eprouver d la lecture du livre de Griesinger, c’est que le cadre n’ ait pas eti aussi large qu’etait puissante l’intelligence chargee de le remplir.

Si Griesinger a du renoncer a un conspectus general qui ebt si bien convenu aux aptitudes philosophiques de son esprit, on peut dire qu’il s’en est amplement dedommage dans les chapitres consacrds k cbaque espece morbide. PIut sieurs sont de savantes et de sevbres dtudes de pathologic, mais surtout d’etiologie'et de pathogenie generates.

Nous ne pourrions tenter 1’analyse d’un livre ou la nature scientifique est si condensde, et nous nous bornerons a suivre Griesinger a grands pas dans une de ses dtudes, celle qm’il a consacree a la flfevre typhoide.

Poitrlui, la classedes maladies typhoides comprend le typhus exanthematique ou des armies, la fievre typhoide ou typhus intestinal, la fievre recurrente, la typhoide bi- lieuse et la peste. Ghacune a des caracteres propres et diffe- rentiels, aussi bien au point de vue clinique qu’au point de vue anatomorpathologique ; ce ne sont pas des formes mais des especes, dans l’acception que cemot implique en me- decine. Si pour toutes on peut supposer l’existence d’un miasme infectant, rien n’autorise a croire que ce miasme soit unique, et l’hypotbese de miasmes multiples, inconnus il est vrai, est celle qui s’accommode le mieux avec les faits.

D£s qu’on admet que la cause est variable, les effets doi- vent itre divers, mais chacun sait que des poisons difie- rents, exactement determines par l’analyse, peuvent pro- duire dans l’iconomie des desordres presque similaires. L’organisme intervient dans l’intoxication et y prend une part active ; les modifications qu’il subit ou que nos moyens d’investigalion nous permeltent de constater sont limit^es

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sup. MS HOMMES CfiLEBRES. et les symptdmes se mepvent dans un cercle restraint. De la, la possibility de rapprocher, au point de vue symptoma- tique, les maladies typho'ides, tout en accordant lp. diversity, de leur origine.

La classification de Griesinger, bien qu’elle semble,au premier abord, fondle sur Tetiologie, repose en reality sur l’analyse des phenombnes morbides, plus que sur la parite des lbsions.

En aceeptant ce point de depart, Griesinger etait-il au¬ torise a comprendre, sous la mbme denomination gene-! rique, les affections multiples qu’il y a reunies. Pour le typhus et la fievre typholde, le doute est a peine juslifie ; Le nom mbme des deux ordres de . maladies in dique assez que, de tout temps, les medecins ont recopnu leur con- nexitb. II en est autrement de la fievre dite. recurrente, de la typhoide bilieuse et de la peste. Le relapsing fever dta.it encore peu connu a Fepoque ou Griesinger publish son traitd et presque toutes les observations avaient ptb recueil- lies dans le cours des epidemies irlandaises. Depuis lors, la grande bpidemie de Saint-Petersbourg, les invasions r&- petees de la maladie dans le nord de FAllemngne opt fourni de nouveaux materiaux, et on en est venu a se de- mander jusqu’a quel point on avait le droit d’assimiler cette fievre aux fievres typho'ides proprement dites, avec pu sans lesions intestinales. Bien que le classement propose par l’illustre professeur soulbve plus d’une objection, nous croyons qu’il repond encore a une idee vraie .

Entre la typhoide confirmbe et l’ensemble d’etats qu’on designe sous la vague denomination d’embarras gaslriques febriles, il existe des intermediaires et un grand nombre de desordres gastro-intestinaux avec fibvre, cephalalgie, trou¬ bles du systbme nerveux, qui laissent les cliniciens in- decis. Detacher de cette somme confuse un de ses blements, c’est rendre service 4 la science.

lndiquer ses relations avec les affections typhoid^

20 ETUDES PSYCHOLOGIQUES

se conformer au jugement presque instinctif des mede- cins qui, en presence d’un malade atteint de relapsing fever sporadique, se poseront toujours la question de savoir s'il s’agit d’une fievre typhoide 1

Le court chapitre consacre a la typhoide bilieuse, nous interesse et par son sujet et parce qu’il est un exemple de Fintelligente curiosite avec laquelle Griesinger avait ob serve les maladies des pays chauds, pendant son sejour en Egypte. La covnparaison des epidemies de cette contr^e avec les autres epidemies 'decritespar les auteurs, nous parait un modele de ce que doivent litre les etudes serieuses de geo¬ graphic medicale.

On voit aussi combien, u’ayant plus a son service les donnees fournies par la tradition ou par le concours d’in- nombrables observations, oblige des’enrefererauxseulsfaits dont il est le temoin, le medecin eprouve de difflcultes a assurer ses conclusions.

La typhoide bilieuse, dit Griesinger, regne en Egypte temporairement, plus frequente en hiver et au printemps, mais toujours dans un cercle limite. Elle frappe lous les ages. Quant aux causes veritables, nous en savons peu de choses : la misere, la malproprete, l’encombrement doi¬ vent avoir de l’importance comme Elements actifs du deve- loppement local miasmatique. Le fait de la contagion n’est pasal’abri de toute espece de doute. La typhoide bilieuse est une maladie sui generis.

A ces reserves, Griesinger ajoute une reflexion qui pour- rait presque servir d’epigraphe a son traite: II me fautpas vouloir faire entrer a toute force les processus pathologi- ques nouvellement etudies dans les categories connues jus- qu’a ce jour ; ,le dogmatisms des savants de cabinet qui n’out jamais vu la fievre 3ur laquelle ils discutentne m^rite aucune discussion.

J.a typhoide bilieuse n’a pas d’origine paludeenne, bien qu’elle entretienne avec la fievre jaune de saisissantes ana-

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STIR LKS HOMME S CE LORRES.

logies; elles’en distingue par un settl fait auquel Griesinger attache une importance decisive : il n’y a pas dans la fievre jaune la lesion dela rate, caracteristique de la typhoide bi- lieuse. N'est-il pas instructif de mettre en regard deux ma¬ ladies, une ofi la rate subit par exception un changement insigniflant, et qui cependant ne semble attribuable qu’a un miasnie paludeen, I’aulreop larate estprofondementatteinte et qui ne peut dtre rapportee a des emanations palustres?

Les pages oil il est traite des fievres typhoides de nos climats sont un resume condense, aussi remarquable par sa concision que par la multiplicite des faits de detail qu'il renferme. Sans descendre plus avant que les general! tes, il est une question discutee avec passion, il y a quelques an- nees, dont la solution reste douteuse pour beaucoup de bons esprits, et sur laquelle il est interessant de connaitre l’avis d'un savant comme Griesinger ; nous voulons parler des differences plus ou moins profondes qui separent le ty¬ phus exanthematique du typhus intestinal. Griesinger se range du c6te des medecins anglais qui nient i’identitd des deux maladies, et qui, se refusant a les considerer comme des formes ou des deviations d'un seul type, afiirment qu'elles constituent des especes distinctes.

Dans la discussion qu’il consacre a cet important pro- bleme, Griesinger fait montre d’une des qualites superieures de son esprit, ilelimine les banalites epuisees, ne s’attachant qu’aux cotes neufs et choisissant de preference, sans dissi- muler aucune des difflcultes, les points les plus delicats. C’estainsi qu'il insiste sur les transformations supposees du typhus exanthematique en typhus intestinal, oureciproque- ment, et qu’il explique ces pretendues metamorphoses par la succession chezle m&me sujet des deux maladies ; et tout ensoutenant une doctrine aussi radicale, il ne meconnait pa3 que l’une des deux maladie's exclut en general l’autre, et qu’au debut de certaines epiddmies de fidvre exanthema¬ tique, on observe des formes moyennes avec un exantheme

52 PTUbES PSTCHOLOCiTQUES

de plus en plus abondant et des lesions intestinales de moins en iiioitis caracteristiqties.

Lapeste, qui cldt la serie des maladies typbo'ides, occupe pourGrieSinger 14gitimement cetteplaceque beaucoup deme- decins lui contestant. Elle doit etre tangle h c6t6 de l’ileo- typhus et de la typhoide bilieuse, ea raison de ses localisa¬ tions predomiUantes dans le systeme lymphatique, de l’hy- pertrophie de la rate, destroubles depressifs du systeme ner- veux et de l?er upfion r oseolique,qui cependant n’y a pparai t que rarement. Nous serious entraine trop loin, si nous voulions exposer les motifs qui nous detournent d’aCtepter le classe- ment de Griesihger. La chose serait d’ailleurs d’une impor¬ tance secondaire,quoiquedansl’histoire des maladies toxiques ou d’infection, la classification joue un r61e considerable, autant parce qu’elle res bite des idees doctrinales de 1 ’au¬ teur, que parce qU’elle sert de premisse a toute une suite de deductions.

Datis la monographie du cholera asiatique fet nostras, on retroirve toiiteS leS qualites que nous avons signalees (1). Le traite des maladies infectieuses restera certaihement, aveC le traitd des maladies meniales,le principal titre de gloire de Griesinger. 11 a, par uh rare privilege, le double merite d’etre un livre elementaire, a Fusage desetudiants, et un guide non moins UppropriS atlxbesoins des praticieus experiments. On peut diFe, satts crainte d’etre dementi, que Griesinger y montre exceliemmeht comment la science et la pratique doi- veht enmedecine se prater un mutuel secourset dansquelles mesures l’une doit prendre son' point d’appui sur l’autre.

La critique de Griesinger sur. le naturalisme, qui airait

(t) La citation, de notre Relation historique et medicate du choUra-morbus dePologne, nous a did IrCs-sensible, parce qu’elle rappelait la mission oflicieuse si honorable qui nous avail 6l6 donnde ii Legallois et k moi par l’lnstitut de Franco, en

mi:

23

SDR IDS HOilMES CELEBRES.

revel 6 aux ecoles regnautes allemandes un adversaire redoutable, ses meinoires sur d’importauts sujets de mede- cine drdinaire, son savant traitd des maladies infectiduses, dont M. Lasegue vient de nous fairfe cdnnailre les merited, dans tin expose si liicide, semblaientle classer 'parini les autetirS etainents de pathologic generate.

Ge fut, cependant, lorsque sa reputation dans cette partie dela mddecine, qui les einbrasse toutes, etait parvenue a son apogee, qu’il se Sentitpris pour elle de lassitude et de ddgout. Quoi de plus deplorable, repetait-t-ilsouvent, qtte de dia- gnostiquer sans cesse des pneumtmies, des fldVres typhoides et autres affections de cette nature ? En s’eloignaht de son dornaine babituel, Griesinger obeissait a son temperament.

Les traits sous lesquels nous I’avonsdepeint, ont faitpres- sentir la brancbe de la rttedecine a laquelle il aecorderait la preference. Ses idees generalisatrices, pbilosophiqhes et artiStiques, . Pattiraient vets les jouissances infinies mais sun vent ddcevantes qiie procure I’anaiyse des evolutions de la pensee, des sentiments, des catabteres, des passions, des instincts* des motifs de la conduite, dans l8ur etat sain et morbide, dont le resu 1 tat est de soulever dans l’esprit des horizons iriimenses. Cette direction le conduisait naturelle- ment a se rendfe compte de Pliomme physiologique qui,sui- VantPopinion deGuislain,aen lui le germe de tbiislesmaux, 'pouf pouvoir firriver de deductions en deductions a la Con¬ ception des desordres des sentiments et de Pihtelligence. C’est aussi le plan quhl se trace, et coinhie il a donne a sa doctrine, quiserapproche de celle des analogies de la raison et de la fOlie, urt developpement etendu, nous essayefons d’eli retracef bridvement ttiais fidelement quelques parties.

La comparaison approfondie de ce qui se passe dans les deUx elements principaux de nos connaissances, lasensation et la perception, voilh son premier et Pun de ses principaux points de depart. Entre les impressions sensitives, venues du dehors, transformees par la perception eh excitations

ETUDES 1'SYCHOLOGiyUES

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niotrices et se traduisant immediatement par les paroles et les actes, s’interpose .un pouvoir souverain, l'intelligence ayant avec le cerveau les rapports les plus intimes, ou s’e- laborent les idees, ou siegent les facultes psychiques et qui participe de la sensation et de la perception, sans leur 6tre in- dentique. Griesinger, pourconiirmersatheorie,rassembleun certain nombre de faits destines a prouver que ces sources actives de nos acquisitions onten elles comme la raison des causes de desordre qui peuvent deranger leurs fonctions. Ainsi la parole, interprete detoutes les operations cerebrales, ofire cette particularity, que la valeur des mots dont elle se compose varie suivant la capacity intellectuelle de ckacun, et qu’il est presque impossible, par cela meme, d’en formuler une dyfinition exacte. Cette disposition mentale est deja une cause de confusion pour l’esprit.

Le jugement peut a son tour etre embarrasse par la mul¬ titude d’idees naissantes, incompletes, obscures, qui sur- gissent, disparaissent et sont remplacees par d'autres ana¬ logues. 11 arrive souvent encore que l’esprit manque d’expressions pour rendre une pensee entrevue ; il se passe alors quelque chose de semblable a ce qu'on note chez les poetes, les peintres, les sculpt.eurs, etc., dont 1’cEuvre, sui¬ vant eux, n’esf jamais la reproduction fidele de leur ideal. Ces conditions psychologiques, qui sont un commencement de trouble pour les operations mentales, Se rencontrent frequemment chez les alienes, et leurs autobiographies en . contiennent beaucoup d'exemples.

Les analogies nombreuses qui existent entre la sensation et la perception sont susceptibles d’etre influencees par une cause morbide. Une emotion trop vive, par exemple, pro- duit l’ybranlement instantane d’un sens, parfois sa para- lysie, et presque toujours son amoindrissement. II en est de mfime pour la perception. Un autre rapprochement entre ces deux yiements des opyrations mentales, c’est qu’ils peuvent Stre mis en mouvement, non-seulement par leurs

SUfi LES H031MES GELKBRES. 25

excitants normaux, mais encore par leurs excitants in¬ ternes et surtout morbides.

Ces phenomenes s’observent egalement dans la folie. Presque toute la pathogenie des maladies mentales consiste dans des perversions psychiques, occasionnees par des cau¬ ses organiques internes, et ces perversions engendrent a leur tour des conceptions delirantes.

Enfin la perception, comme la sensation, peut s’accom- pagner de douleur et de plaisir, analogie d’autant plus im- portante k noter, que la douleur morale est un des elements fondamentaux de la folie, et que toutes les circonstances capables de troubler la succession et l’enchainement normal des idees, representant le moi et entravant sa liberie, peu- vent determiner la douleur morale.

Une consequence grave de cet etat chez les individus qui ont etb souvent en proie a une peine profonde, soit en rai¬ son d'une predisposition organique, soit par suite de¬ pressions f&cheuses renouvelees, est de d6velopper prog res- sivement une perversion maladive generate des sentiments, plus visiblement atteints, qui dispose facilement ces infor¬ tunes la misanthropie. On entrevoit deja dans ces chan- gements une tendance serieuse a l’alienation par l’influence de cette impressionnabilite qui prepare a voir tout sous les couleurs les plus sombres. GJest qu'en effet la douleur mo¬ rale, comme la douleur physique, est specialement depres¬ sive, et si celle-ci produit l’anesthesie, l’autre fait nailre une insensibilile psychique aux excitants normaux.

En cilant ce fragment, nous avons voulu donner un spe¬ cimen de la methode psycho-physiologique de Griesinger. Le passage qui suit en est un second excmple. Bans la ge¬ neration de la folie, il faut, dit-il, chercher toutes les ana¬ logies, tous les faits de la vie raisonnable qui puisserit nous ramener aux sources des alienations mentales. G’estaussi le but qu’il s’est propose dans son remarquable chapitre des considerations preliminaries physio-pathologiques sur les

26' fittJDES PSYCHOLOGIQtlES

phenomenes psychiques, fen etablissant les influences des femotions sentimentales sur la sensation et la perception. 11 n’ftpds moihs soin, en signalant les anomalies morbides du caractere, dela pfensee et des penchants, de toujours rappe- lfer les etats physiologiques analogues, On retrotive lamfeme direction d’idees dans ce qu’il dit de la memoire* de la vo- lonte, dela liberte etdn libre-arbitrfe. Tout partisan declarfe qu’il soit de la partife somatique, il est impossible de mfe- Connaltre la preeminence qu il accorde d la psycbologie, et notis retrouvoiis celte tendance dans maints chapitres de son ouvrage. SeS opinions philosopliiques, qui HOUs interfes- sent au plus haut degre, eclairent d’unfe vive lUmiere ses re- cherches psycbologiques etnous en donnentla Signification.

Dfes les premieres pages de son livre, on lit : «Les pheno¬ menes itttimes de ^intelligence et de la volonte ne peuVent pas plus sfe deduire de l’organisation du cerveau que les phe- ndmenes intimes de la sensibility. (P. 1, edition francaise;) Qufe dire du materialisms si superficial et si plat, qUi Vou- drait renverser et nifer les faits les plus generaux et les plus feleves de la conscience bUmainfe, parce qu’il n'fen troUve pas la trace palpable dans le cerVeau? Touts comparison avec les fluides imponderables n’avance gufere la question. L’agent psychique oU nerveux n’aaucun analogue reel dans le rfeste de Pufiivers. L’affirmation de (ses propositions n’est- elle pas, en effet, la condemnation fevidente du triste systems qui fait naitrerhomme de ia terrfe et l’y rejette en entier a sa mort. Au reste, sa citation de l’ame a diverses reprises ne laisse aucune incertitude sur sfes principes spiritualistfes.

be ces considerations sur les phenomenes psychiques, il passe a i’examen des troubles elementaires des maladies mentales qu’il divise en trois categories : lesions de la sen¬ sibility, lesions du mouvemfent et lesions de ^intelligence, dont il fait trois classes de folie et qu’il etudie ayec les plus grands details, d’apffes trois etats permanents de l’humahity: la depression, l’exaltation, la faibiesse et leurs representations

UR LES HOMMES C^LEBRES.

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morbides, Nous croyons que cette classification sera celle de l’avenir, car elle est prise dans ^organisation de 1’homnie. Cliac'une de ces divisions abonde en exemples d’aualogie. Enumbre-t-il les diverses espOces de melan- colie? Ilindiquel’obscurcissenient du jugernent et des con¬ ceptions, ^interpretation en Inal de tous les evenements, la mefiance et le soupqon, une absorption complete de 1’indfc vidu en lui-meme, un ddsespoir bruyant, parfois de la md- chanceld, la pensde du suicidgj la peur de la mdtt, deS peines de l’enfer, ete. A ces etats correspondent comme ana¬ logues dans la sante, toutes les depressions de ThUtneuf et des sentiments : le decouragemerit,une sensibility exageree, une amertume et un mecontentement habituels, un esprit in¬ quiet, une jalousie sans motifs, l’aigteur, la ciainte,la colbre?

Griesinger se place-t-il au point de vue oppose ? II motttre qu’une surexcitation et une acceleration dans la matche des pensdes, peuVent faciliter, a un degre plus du moinS marque, les combinaisdns intellectuelles, et qu oh voit aldrs desindividus sans portde notable dans resprit,devenir spiri-' tuels et railleurs; mais si, dabs cet dtat, les idees se succd- dent avec une rapidite telle qu’elles he puissetit s’eilchalner d’une maniere cohvehable, il en resulte une agitation extreme et un tumulte incessant dans le travail cerebral; Toutes les idees sont emportees pele-mdle dans cB torrent, et c’est un hasard si, de ce tburbilloU, il se degage qudlqiie chose de sense. Ces etats s’observettt prittbipalement dans la manie, et il u’estpas rare que son debut soil aUhonce par un choix depressions heureuses et de fines inoqueties, Cllez des personUes d’une intelligence ordinaife.

Les ahalogies que Gfiesingeb a multipliees dans le liVro premier de son traite, qui a pour litre : Des considerations generates, sont egalement raises en Evidence dans Tetio- logie,la pathogenie et la forme des maladies mbbtalesi Sans aucun dOUte, ce point de vue est different de celui qhi a pour base la lesion organique ; mais d’abord il n’y a pas de ldsiph

28 tTDDES psychologiques

unique propre & la folie, ni de lesion particuliere pour chacun de ses principaux types. II est hors de doute que le cerveau est altdr6 dans cette maladie, mais jusqu’a ce que le desordre materiel soit manifeste et son influence primi¬ tive d&nontree, il faut s’appuyer sur les phenomenes psy- chiques appreciables, et ce fait est incontestable en mMe- cine legale.

La doctrine de Griesinger repose done principalement sur l’observation intime, et si, pour explorer cette mine f6conde, on s’isole du monde ext^rieur, on ne tarde pas & retrouver en soi les conceptions imaginaires du fou. On se croit puissant, riche, savant, comble d’bonneurs, parvenu a la reputation la plus brillante. On prononce les discours les plus 61oquents, on compose des chefs-d’oeuvre, aucun obs¬ tacle n’est infranchissable. On sauve les nations, on s’eleve des statues. Les hallucinations et les illusions ne man- quent pas a ces brillants mirages. L’idee fixe s’observe ega- lement chez l’homme raisonnable, elle cr6e en lui les cha¬ teaux en Espagne, et souvent elle ne le quitte qu’& la mort, quoiqu’il n’existe aucune chance de succes. Pour qui- conque a etudie ainsi les elucubrations de l’imagination, livr^e a elle-meme, il n’est pas douteux que la folie ne monte en croupe derriere la raison, mais celle-ci l’arr&te presque toujours atemps.

Cette observation intime a permis a l'un des plus grands g^nies poetiques des temps modernes, Shakespeare, d’inlro- duire la veritable folie sur la schne (1).

- La doctrine de Griesinger a ete, a la verife, combattue par les medecins qui veulent rapporler les operations de l’es- prit & un fait anatomique. Jusqu’a ce que cette decouverto

(1) Shakespeare , ses conhaissances en alienation menlale. Hamlet , sa melancolie simple, son ennui de la vie, sa folie simulie.

Lear, sa folie maniaque, par A. Brierre de Boismont. (An¬ nates midico-psychologiques, sdrie, tome XII, juillet 1868 ). Brochure, Paris, 1869.

SUR LES HOMMES CELEBRES. 29

ait ete faite, nous pensons que la folie, qui attaque le moral et 1’intelligence, ne saurait etre mieux etudiee que par la mdthode des moralistes. N’est-ce pas, en effet, en regardant au-dedans d’eux-memes, avec l’ceil de leur esprit, qu’ils nous font connaitre les vertus et les rices de notre espece, ses qualiles brillantes, ses maladies morales et le melange de bien et de mal dont elle est composee. Ge procede n’est pas la contre-partie de l’etude des lesions anafomiques, mais il faut au moins que celles-ci aient donnd des resul- tats coneluants.

La recherche des analogies de la raison et de la folie dechle, sans contredit, le cote chercheur de Griesinger ; les observations el les reflexions qui abondent dans son ou- vrage, en montrent aussi le cote gdncralisateur. II vient de tracer un tableau de la folie, il le resume en ces termes : le caractere essentiel des maladies mentales est que certains etats du cerveau, sentiments, jugements, etc., se produisent interieurement par suite de 1’etat maladif de 'cet organe; tandis que, dans l’dtat normal, ces acles sont determines par des influence externes suffisantes ; ainsi le moi du fou est surtout constitue par la trame maladive interieure, tandis que celui de l’homme raisonnable se forme par les causes exterieures avec lesquelles il est constamment en rapport. Griesinger s’empare de cette distinction pour separer les conceptions delirantes des alienes, des erreurs generales et individuelles de l'etat de sante. Les premieres, dit-il, outre qu’elles se rapportent au sujet malade lui- meme, se distinguent encore des-secondes par une foule de points essentiels. Elies sont 'toujours liees a un trouble de 1,’ensemble des phenomenes psychiques, soil qu’elles pro- vienuent de ce trouble m&me, soit, au conlraire, qu’elles lui donnent naissance ; elles sontalres-souventen opposition complete avec les opinions anterieures de l’individu. Gelui- ci ne pout pas s’en defaire, comme il le voudrait ; elles re- sistent au temoignagne des sens et de l’intelligence, a la

3Q ETUDES PSYCHOLOGIQUES

rectification et a la demonstration, et sont, par consequent, dans un rapport tout autre avec le sentiment et la volout6. Elies sont dues a un derangement cerebral, qui se mani-r feste tres-souvent aussi par d’autres symptomes nerveux morbides. On yoitpar la, fait remarquer Griesiuger, com- bien est superficielle et fausse, aufond, la comparaisQn que l’on a voulu etablir entre les erreurs, le delire de certaines epoques tout entieres (croyance aux sorciers, aux encban- teurs), et les maladies mentales. On ne saurait cependant disconvenir que, dans ces delires gendraux, il n’y ait de veritables folies; la preuve en est encore toute recpnte, et nous craig nons qu’elle ne dure longtemps 1

Si l’auteur, dans ses explorations psychologiques et dans sa physiologie morbide laisse apercevoir sa predilection pour lapartie morale, il n’en insiste pas moins sur I’utilite de la partie somatique, a laquelle, suivant ‘la remarque de M. Jules Falret, il voulait desormais se consacrer presque exclusivement.

« La vraie question pour le mddecin, diHl, est. celle-ci : dans quelles maladies suryient le delire de la folie, et ce de¬ lire lui-meme n’est-il pas un symptome ou une •cpmplexite de symptomes dontle. siege est primitivement, secondaire- ment et sympathiquement dans le ceryeau? La solution de cette question doit d’abord 4tre demandee a l’anatomie pathologique et a l’etiologie ; mais comme il est plus d’un cas ou la symptomatologie psychique repond seule, il faut ndcessairement interroger les fonetions sensitives, motrices, et meltre en Evidence les rapports de leurs anomalies avec l’alidnation mentale. » G’est sur l’examen des desordres de ces deux ordres de fonction et de l’etiologie qu’il fonde sa classification.

Nous n’avons pas k discuter les avantages et les inconve- nients de cet essai d’un nouveau classement des maladies mentales, que 1’auteur a lui-meme qualifie de tentative ; ce travail a( d’ailleursj et6 tres-bien faitpar M. Baillarger # et est

SUR. LES H0MMES dSLEBRES. 31

consign^ dans la deuxihme Edition des maladies mentales ; mais nous nous a^socions ayec M. J. Falret aux reflexions de Griesinger. Apres avoir dit que les deux ordres de faitspsy- chologiques et sqmatiques doivent etre mends parallhlement de front, il resume son travail par ces mots: «Mon intention, a etd de montrer qu’on pouyait parvenir avec le temps 4 construire l'edifice d’unepathologie speciale des maladies du cerveau , caracterisee par la predominance des symptomes psy¬ chiques. Cette methode, ajoute-t-il, est encore symptoma- tique, mais elle n’est plus exclusivement basee sur les symp- tomes psychiques et doit etre constamment en rapport avec le diagnostic etiologique (1). »

En l’absence des donnees precises de 1’anatomie patholo? gique, Griesinger est conduit a constituer deux grands grou- pes d’etats fondamentaux d’auomalies psychiques, represen- tant les deux differences les plus essentielles dela folie. Dans l’un, I’affection mentale est produitepar des emotions qui do- minent le sujet et deviennent permanentes; dans l’autre, elle rdsulte des lesions de l’intelligence et de la volonte qui ne proviennent pas d’un etat emotionnel dominant et s’accom- pagne de 1’affaiblissement des facultes intellectuelles. Guis- lain s’ est dgalement appuye sur la mdme donnee. Nous croyons cependant.que ^intelligence n’est pas aussi indemne, au debut qu’on l’affirme, puisqu’elle ne peut empdcher les troubles des sentiments (2).

Les objections faites par M. Baillarger a Griesinger rela- tivement a sa classification, celles que suscitera l’examen du traitement, viennent jusqu’a un certain point soutenir l'opinion de Wunderlich, qui incline h penser que I’idde generate preoccupait beaucoupplus Griesinger que l’obser-

(1) J. Falret : La Patliologie mentale au point de Vue de Vecole somatique allemande, par Griesinger.— ( Annal.]midico-psych . 1 865.)

(2) Voir ma rdponse a M. Andrea Verga sur la folie raison- nanto, (Annales mMico-psyeh , 4” sdrie, t. XII, p. 182, 1 868, J

32 ETUDES PSrCHOLOGiQtlES

vation pratique. II faut toutefois reconnoitre que-son etude sur les formes de Talienation mentale contient uu grand nombre de faits instructifs.

Griesinger reparaitavec tous ses avantages, quand iltraite des questions generates. Ce qtfil a ecrit sur l’dtiologie est sans contredit ce qu’on a publie de plus complet et de plus satisfaisant. l/analyse de ce seul chapitre, qui n'a pas moins de quatre-vingt-douze pages, aurait suffi pour donner une idee de la valeur du livre, car independamment d'unefoule d’apercus interessants, il contient beaucoup de citations etde paragrapbes dont renumeration atteste loute l’importance.

Nous ne nous arreterons pas sur l’anatomie pathologique, quoique ce chapitre renferme un grand nombre de materiaux utiles, parcequ’ils ne sont paoordonnes de maniere a cons- tituer une doctrine, et presentent, d’ailleurs, des confusions dans leurs groupemeuls. Ainsi 1’on voit, dit M. Baillarger, altribuer Ala manie.pt a la melancolie les mdnes. lesions. Plusieurs des alterations declarees propres a lafolie, appar- tiennent presque uniqueinent a la paralysie generale. Enfin, l’on reconnait que frequemment le cerveau parait sain . Le parti le plus sage, en semblable circonstance, est de former avec sevdrite des groupes de faits de meme nature, et de de- crire separement les alterations trouvees apres la mort dans cliacun de ces groupes. La description gen erale nepeut, dans l’etat actuel des.connaissauces, qu’induireen erreur.

I.e chapitre qui termine son livre, quenous ferons suivre de quelques apercus de l’auteur sur la medecine legale, est entierement reserve au traitement. Nous n’aurions aucune objection, a soulever si Griesinger n’avait ecrit, dans les der- niers temps de sa vie, deux articles ou il professe des opi¬ nions diametralement opposees a celles qu’il avail enseignees jusqu’alors ; void d’abord comme il s’esprime dans sa deuxieme edition des maladies mentales, sur le moyen ca¬ pital de la cure (l’isolement) : Aujourd’hui, ecrit-il, la pre¬ miere chose a faire pour la plupart des cas , est de placer le

33

SUR LES HOMMES CltLEBRES.

malade dans des conditions appropriees spScialement k son etat, c’est-a-dire dans un 6tablissement d’alienes. Avant tout, il y trouve une protection. .. Naturellement, c’est lors- quela folie apris sa source dans les rapports de famille, que la principale indication est d’isoler le malade ; mais quand elle a une autre origine, on se trouve bien aussi de prescrire l’isolement, parce que le malade ne recevant pas des per- sonnes qui l’entourent le traitement rqui lui conviendrait, les prend bientSt en haine et s’irrite de leur presence. . .

On peut juger des bons effets que peut avoir l’isolement d’un abend, quand on voit la seule impression de son trans¬ fer k l’asile, suffire, en quelque sorte, pour rompre la ma* ladie... G’est seulement dans les dtablissements speciaux que 1’alidnd trouve tout k la fois ce que reclame sa souf- france, unmedecin verse dansle traitement de ces affections, des gardiens exerces, tout un entourage qui sait le traiter d’une facon convenable, un refuge contre ses actes et ses penchants morbides. . .

La plupart des individus gueris benissent leur admission dans les asiles, et les avantages de cet isolement sont cons- tatds aujourd’hui d’une maniere tellement flagrante par l’experience de chaque jour, que presque tous les medecins et un grand nombre de gens du monde sont de cet avis. . .

Si Griesinger prorlame hautement la necessite de l’isole- ment dont il a pu s’assurer pendant ses sejours a Winnenthal, k Gubin gen, dans sa clinique psychiatrique k Zurich, dans ses avis sur la construction de Tasile de cette ville, dans sa clinique a Berlin, en s’appuyant sur des raisons prati¬ ques, il n’en appelle pas moins l’attention la plus serieuse sur les motifs de l’internement et indique comme Esquirol, Gonolly, Guislainet,nouS'ineme (1), les cas nombreux ou il convient de ue pas sequestrer les malades.

(t) Tome IX de la MbliotMque des medecins praticiens : Ma- adies menlales, p. 399, 1849.

ANiUL. MfiD.-PSA'CH., Sic scSrie, t. vn. Janvier 1872. 3. 3

34 ETODES. PSYCHOLOGUQUES

Ainsi, tout eu admettant Futilite de l’asile dans la majo¬ rity des, cas pour le traitement, Griesinger esfc cependant d'avis, 6n citant l’exemple de Gheel, qu’il ne donne pas comme un modeie a imiter, qu’une grande partie des alienes n’a pas besoi-n d'etre sequestree. Onpeut, suivant lui, laisser a beaucoup d'entre eux une liber te plus large quecelle qu’on leur accorde gdneraleraent, et leur permettre aussi de vivre dans les families. II termine sonlivre par la pensee qu’a l'a- venir on tiouvera le moyen de rdsoudre le problems des polonies d’alienes, et par consequent la question des soins administrates qui leur conviennent, concus sur le plan le plus vaste et le plus complet. En faveur de cette so¬ lution, il cite l’etablissement de Fitz-James, qui lui parait fort enoourageant.

, Cette opinion, consignee en 1 862 dans la deuxieme Edition de son livre,n'ytait, pour fetre juste, que l’echo des plaintes des chefs d’asiles sur l’augmentation sans cesse croissante des alidads. Aussi serait-ce un grave oubli que de ne pas rappeler les reoommandations de l’inspecteur general Parchappe pour faire cesser cet encombrement . II veut qu'on repoive seule- ment dans les asiles les malades qui ont besoin d’etre traites, ceuxqui sont dangereux, et ceux qui manquent de secours par misere de lafamille. II demande, de plus qu’on accorde une allocation aux parents pour tous les alienes inoffensifs, afin de les encourager a les garder, en diminuant leurs charges. La juste appreciation que Griesinger faisait des asiles, son vceu pour la creation des colonies agricoles, ne pouvaient alors faire soupgonner sa rupture avec les traditions de la mede- cine alieniste, relatives it l’assistance des malades. Le signal en fut donne par sa brochure sur les asiles de I'AHemagne et leur developpement (1). Nous aurions vivement desire que

(!) Griesinger: Ueber Irrenanstalten und derm Weiter-Entwiclce- lung in (Deutschland Archie, fur Fsychiatrie),\ol. i , pag. 8 a 44,

SUE LES HOMMES CELEBEES. 35

les discussions qu’elle a soulevees dans son pays eussent pris pour module le memoire de Brosius stir la question (1) ; nous nous bornerons, par deference envers rhomme Celbbre dont nous analysons les travaux, a exposer ses idees sur la reforme du traitement des alienes; nous, chercherons ensuite lesmotifs quiontpuop4rer en lui un changement aussi ra¬ dical.

Quoique Griesinger se declare pour une plus grande li- berte, il est loin cependant de demander l’abolition des asiles actuels. II les modifie seulement, d’apres ses vues nou- yelles, et en forme.qualre classes. II trace d’abord le plan d’un etablissement special pour les cas aigus, mais en en- gageant a conserver les asiles pour les incurables dange- reux, bruyants, alcoolises, pour tous ceux, en un mot, qui ne peuvent jouir ni d’une liberte entiere, ni d’une demi- liberte. II propose de placer les alienesnon dangereux, non bruyants, en etat de travailler, dans des asiles agricoles, qui se composeront de grandes fermes, avec de vastes domaines et de beaux pares, ou seront reunis tous les moyens de dis¬ traction possible. Les malades qui s’agiteront seront ren- voyes a l’asile ferine.

Les alienes habiteront auLour de l’etablissement, soitdans des fermes annexees, soitdans des families etrangeres, k l’i- mitation de la colonie de Gheel.

Quant a l’asile pour les cas aigus, que Griesinger nomme asile de ville, et qui constitue sa veritable innovation, il sera uniquement destind a servirde sejour transitoire aux mala- des.il importequ’il soit situe, autant que possible, pres d’une grande ville, loin dubruit, entoureseulement d’un jc.rdinom- brage. Il n’aura ni ateliers, ni grands refectoires, ni thMtre, nisalles de gymnastique, ni jeu de boules, et devraressem- bler a une belle habitation particulibre. Des pavilions detaches

(1) Brosius : her Umschwlmg in der Psychiatrie. (Extrait de I’Irrenfreund, 1868.) ' , :

36 ETUDES PSYCHOLOGIQUES

reunis par des galeries couvertes, seraient tres-convenables. Aucune mesure coercitive ne sera employee ; il n’y aura pas de cellules. Vingt-cinq pour cent des malades auront besoin de locaux particuliers, destines au traitement et a la sur¬ veillance continue. On reservera aux autres malades trois pieces, ayant chacune leur verandah, sansjardin special. Ils se rdunirontdans plusieurs salles bien decorees, et beaucoup pourront avoir une chambre a un seul lit. Le nombre des lits ne depassera pas 100 a 120. Le personnel medical sera aussi nombreux que possible, mais il n’est pas ndcessaire que le mddecin-directeur habite lamaison.

Rien n’emp&che d’annexer cet asile a un hdpital deja exis- tant ; ces deux etablissements servironta l’enseignementde la clinique.

Deux points nous ont surtout interesse dans cet expose du systbme de Griesinger: Tenseignement cliniquedes maladies mentales, si peu encourage en France, et la somme de li¬ berty plus grande accordee aux alidnes (l);maisy a-t-il dans son ensemble une reforme a la manieredes maitres qni l’ont precede ? C'est la question traitee par les mddecins de l’Allemagne et surtout par le docteur Laehr, de Berlin (2). Pour parler en praticien des alidnds, dit le directeur de 1 ’All- gemeine Zeitschrifft il faut avoir v6cu avec eux, et ce n'est pas le court sejour de Griesinger a Winnentbal, necessaire- ment perdu de vue dans ses nombreuses peregrinations, qui peut lui avoir apprisce quesont reellement les fous. L’asile de ville, considdrd par lui comme un perfectionnement, a tous les ddsavantages d’un hdpital ddfectueux, principale- ment pour les maladies nerveuses. Il manque de tranquil- lite, d'air, d’espace suffisant, de moyens de travail, de rd-

(1) Chalelain : Psychiatrie allemande; discussion sur lemeilleur

mode d' assistance des alienes {Annul, mid. -■psych. 48 sdrie, t. XII p. 456, 1868). *

(2) Laehr : Fortscliritt ? Puckschritt ? brochure in-8° de 88 p.

. Berlin, 1868.

SUE LES HOMMES

37

creation, et, pour combler la mesure, il est prive de la surveil¬ lance habituelle du medecin-directeur qui, demeurant en ville, cesse d'etre l’ame de l’6tablissement, et sera la plus grande partie du temps occupe au dehors. Ces asiles mieux organises existent, d’ailleurs, dans differents pays, et surtout en Hollands ; mais il n’est venu a la pensee d’aucune de ceux qui les ont visites de les preferer aux etablissements modernes. Il est, en outre, certain que la disposition de cet asile prfitera k la propagation du bruit et produira de f4- cheuses impressions sur les families et lesmalades entrants. Il n’est pas moins singulier de voir desindividus, dont le sd- jour est calcule sur une moyenne de six 4 neuf mois, n’a- voir, lorsqu’ils sont devenus plus calmes, ni espace pour se promener, ni travail pour se distraire.

Une chose nous a tres surpris dans le systeme de Grie- singer, c’est le peu d’importance qu’il attache a l’habitation du medecin-directeur dansl’asile. Quarante sept annees passees au milieu de ces malades, nous ont persuade que le me- decin seul etait capable de conduire un pareil etablissement, soit pour la direction de l’aliene, son hygiene morale et jihysique, soit pour sa sftrete, celle des autres, son bien-dtre, son elude medico-psychologique et legale ; car, ainsi que nous l’avons etabli dans la communication faite au congres medical des alienistes frangais et etrangers, tenu a Paris en aout 1867, les meilleures notions sur 1’etat mental du fou ont et6 puisees dans les asiles par leur observation quoti- dienne. C’est elle qui a demontre l’existence de la folie rai- sonnante, celle de la folie transitoire, de ces mouvements impulsifs, de ces determinations subites dont les suites sont souvent si facheuses ; c’est encore elle qui fait penetrer dans le for interi eur de ces malades, revele une foule de faits psycho¬ logies qui 6chapperaient sans son aide, met en lumiere la conduite souvent si astucieuse des fous lucides, et d6joue les ruses des fous simulateurs, etc.

Partisan des colonies agricoles, dont nous avons entre-

ETUDES PSYCHOLOGIQTJES

tenu i’Acad6mie des sciences en 1863, nous croyons, aveo Griesinger, qu’eJles seront un des bons moyens d’augmenter la liberte des alienes, mais il importe qu’elles soient dirigees par un ali6niste et en rapport avec Fasile ferme, dans lequel doivent 6tre r envoy 6s, de l’aveu m&me de Griesinger, les malades agit6s.

II ne fautpas, d’ailleurs, oublier que Gheel, qu’on pr6co nise comme colonie, est sdpare des villages voisins par plu- sieurs kilometres de lerres d6couvertes, incultes. Les habi¬ tants, depuis des si6cles, sont eleves a diriger ces malades. La race flamande est generalement douce, honndte, reli- gieuse et respectant les lois ; enfin des reglements recents ont banni de cet etablissement tous les fous dangereux, Un medecin habile est a sa t&te, et on a construit une infir- merie qui represente l’asile ferme. Dans cette question comme dans beaucoup d’autres, on doit tenir compte de la sp6cificite des races.

Avant que les families gheeloises soient constituees en France, si toutefois elles peuvent lAtre, nous sommes d’avis que les asiles avec annexions de fermes agricoles et de me¬ tiers, sous la dependance du medecin-directeur de l’asile ferme, ou d’un agent de l’autorite en rapport avec lui, sont encore ce qu’il y a de mieux pour les chroniques. II est im¬ possible de soutenir que beaucoup dJentre eux ne deviendront pas dangereux des qu’ils se sentiront libres. L’experience a encore appris, qu’en gdneral les alien6s des campagnes man- quant de tout dans les families pauvres etm6me aisees,sOnt souvent fortmaltraites, errent 4 l’aventure ; objets de risee et plus d’une fois de mauvais traitements, ilssont contraints a mendier et parfois sequestres dans d’afireux bouges. La question de l’influence de l’imitation et du contact est-elle, en outre, a l’abri de toute objection?

C’est avec un sincere regret que nous avons emis sur la reforme du traitement des alienes une opinion contraire a oelle de GriesiDger, pour lequel nous professons une haute

SDR LES nOMMES ClfoilBRES . 39

estime, mais 1’observation journaliere de plus de trois mille malades nous aconvaincu que laliberte qu’on reclame pour eux devait avoir des limites. Les incurables, en faveur des- quels elle est surtout demands, ont ordinairement subi une deterioration de leurs facultds intellectuelles et morales qui va toujours en augmentant; or, sJil est un fait incontestable, c’est que, malgre cet affaiblissement, les instincts de la.vie physique persistent chez eux, souvent mdme plus violents, et que ces conditions exigent une veritable tutelle et une extreme surveillance. On imagine facilement ce qui arrive- rait si, avec l’ardeur de notre sang, l’impetuosite de nos actes, ces malades dtaient libres dans desfermes annexdes ou dans des families dtrangdres; surtout lorsque la statistique nous apprend que, depuis vingt ans, les attentats contre les moeurs ont decuple et que le nombre des enfants naturels va en augmentant dans les campagnes.

Si les sentiments genereux de Griesinger pour ses semblables, surexcitds par les adversaires des asiles, l’ont entraine au-dela des bornes du possible dans ^appli¬ cation du meilleur mode d'assistance des abends, son jugement reprend tous ses droits, lorsqubl s'agit de de- montrer a la justice l’existence de la folie chez de pre- tendus criminels. Le premier, il a introduit en Prusse l’abolition du restraint, Pusage de faire examiner le malade par l’expert auquel avant lui on communiquait seulement le dossier ; mais ce qui montre la rectitude de son esprit, ce sont les principes qui servent d’introduction a 1’etude si utile de la medecine iegale. Il ne faut pas, dit-il, blesser l’idde du droit par pure philanthropic, nioffenser l’humanite, en traitant comme coupable celui qui n’estque malheureux ; principes qui sont aussi ceux du grand jurisconsulte anglais Blackstone et des savants docteurs Rey et Taylor,

A l’exemple de son illustre concitoyen Mittermaidr (1), il

(1) Charles Mittermaier : Ses etudes

40 ETUDES PSYCHOLOGIQUES

prend ses preuves dans les faits, l’analyse phsychologique, les antecedents de la famille et de rindividu, en un mot dans toutes les circonstances qui peuvent mettre en evidence la folie et en preciser la forme.

Son tableau des symptdmes del' affection mentale, au point de vue de la medecine legale, montre avec quelle clair¬ voyance il envisageait les sujets. Les conceptions deiirantes bien tranchees ne sont, a-t-il soin de faire observer, aucu- nement necessaires pour que la folie existe. On la recommit au changement de caractere, a ^alteration morbide des sen¬ timents, de la volonte. Le jugement est alors obscurci, l’in- telligence compromise dans sa forme, et l'esprit entrave. LJindividu peut ndanmoins encore parler raisonnablement,

responsabilile et 1’ expertise medico-legales des alienes dans les pri¬ sons et dev ant les tribunaux , par A. Brierre de Boismont, Paris, 1868.

A l’occasion de cette notice biographique, publide dans les Annales medico-psychologiques de mai 1863, Griesinger nous dcrivait le 13 du meme mois : « Veuillez accepter avec bien- veillance le deuxieme volume de mon Journal des maladies mmtales que je inets a la poste pour vous. Recevez-le comme un signe de mon estime sincere et profonde. Le beau monu¬ ment que vous venez de poser A mon compatriote, feu Mitter- maier, me prouve, a ma grande satisfaction, que vous apprdeiez nos travaux maintenant comme toujours. »

Quand il nous adressait cette lettre que nous conservons prdcieusement, seize jours a peine (29 mai) le sdparaient des atleintes du mai qui devaiL l’emporter et dont l’origine, d’a- prds Wunderlich, dtait plus ancienne. Avait-ilddjA le pressen- timent de sa fin prochaine? Voulait-il par cette appreciation dont il dtait peu prodigue nous designer pour son pandgyriste en France ? Cette pensde n’est qu’une pure supposition, inais elle ne nous a plus quittd. Aussi avons-nous dprouvd une bien vive dmotion, lorsque la Socidtd mddico-psychologique nous a choisi pour prononcer son dloge. Nous y dtions, d’ailleurs, encouragd par sa lettre et par le jugement que l’Acaddmie royale de medecine de Bruxelles avait portd sur la vie et les dcrits de Joseph Guislain.

suit LES HOMMES ChLEBRES.

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distinguer le juste de I’injuste, diriger ses actions avee un choix convenable des moyens et une reflexion apparente ; annoncer par sa conduite qu’il sait reconnaitre un acte cri- rainel, et se soustraire aux punitions. II peut, pendant quelque temps encore, avoir une assez bonne tenue exterieure, et ce- pendant ses sentiments affec tit's sont si profondement de- truits, son humeur tellement alteree, qu’il est devenu pour lui-m&me, relativement a son moi ancien, et pour les autres tout different de ce qu’il etait. A chaque instant, l’irritation de son caractere peut se manifester par des actes, des pen¬ chants pervertis et souvent criminels. G’est ce qu’on voit, en particular, dans les periodes initiales de la folie, dans beau- coup de cas moderes de melancolie, dans les degres les plus legers de la manie (folie raisonnante), bien souvent aussi dans les debuts de la paralysie generate (p. 140). Sachant par pratique que la magistrature ne serend qu'a l’evidence, il insiste avec force sur la necessity de rapporter des exam¬ ples prouvant qu’anterieurement a l’acte incrimine, l’individu avait deja ete trouble dans ses idees, et qu’a cette epoque, sa manibre d’etre offrait un contraste frappant avec celle des autres*

Cette predisposition organique, d’une toute autre impor¬ tance que la discussion sur laresponsabilite morale et lelibre arbitre, peut tenir a une maladie psychique, mais aussi se manifester, des l’enfance, par un defaut d’energie, une fa- cilite extreme a perdre l’equilibre a la moindre surcharge de 1' esprit.

Une autre consideration d’un grand inter&t, c’est la pro¬ duction, par suite d’etats anormaux des appareils nerveux centraux, d’idees, de dispositions, de sentiments, demouve- ments tout & fait etrangers a la condition psychique ordi naire de l’individu. Ces manifestations peuvent n’entrainer aucune consequence, lorsqu’elles sont d’une nature agreable; iln'en est plus ainsi, lorsqu’elles determinent des idees sombres et

42 Etudes pstcholoomques

Pendant longteraps ces actes, qui ne se rattachent ni a la passion, ni a 1’immoralite, ni a lamechancete,etc.,sontres- tdsinexplicables pour la raison; mais on sait aujourd’bui que dans un grand nombre de cas, ils se rapportent & des etats 6pileptiques (larves), alcooliques, hysteriques, hypochon- driaques et nevralgiques. L’expdrience a egalementappris que l’6pileptiquetuait d’une autre facon que 1’hypoehondriaque, et que les actes singuliers et coupables de l’hyslerique etaient differents de ceux de la femme alcoolis£e; leurs rapports avec les nevropathies sont simplement ceux des symptomes avec les maladies. Cette indication est tres-utile, car l’acte incrimind est parfois la premibre manifestation d’un de ces etats. Ilimporte aussi de faire observer que, dans les cas de folie a formes precises, ce sont les caracteres pa- thologiques qui distinguent non-seulement les veritables alidnes des bommes qui croient a la metempsycose, au spi¬ ritisms, a la sorcellerie, aux autres erreurs de ce genre, mais encore de ceux. qui ont des manies, ou sont d’une extreme impressionriabilite nerveuse. II peut cependant arriver que, parmi ces individus, qui restent dans le monde et y occu- pent meme convenablement leur place, tel de leurs actes puisse autoriser a penser qu’ils ont agi sous l’influence d’une pression mecanique maladive. C’est la nevropatbie des alienes qui rend indispensable l’examen des medecins. Leur intervention continuelle dans les questions de derangement de l’intelligence nous fait rdc lamer en France la creation d’un enseignernent obligatoire de l’alienation mentale et celle d’une clinique, au moins desix mois, dans.les hopitaux spe- ciaux pour les etudiants. Nous ne craignons pas d’affirmer que beaucoup de medecins, par l’absence de cet enseigue- ment, n’ont pas les notions necessaires pour bien apprdcier es fous, et que 1 eurs certificats attestent les embarras qu’ils eprouvent a decrire les formes du desordre mental.

Ce qui est moins connu, c'est que certaines aifections ner- veuses, certaines nevralgies, en apparence ou en rdalite

SUR LES HOMMES CEI^BRES.

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peripheriques, peuvent exercer une action funeste par sym- pathie. II exists egalement des dispositions ndvropathiques, telles que les etats hallucinatoires, les reves, le somnarnbu- lismeleger,etplusieurs pMnomenes qui ont des analogies avecdes epidemies dites mentales, dont l’observation de- montrera plus tard leur pression grave sur la volonte. II ne faut pas oublier que, pendant des siecles, I’etat hallucinatoire a et6 meconnu etque cette, nevropathie a ete combattue par es plus affreux supplices; or les victimes de I’ignorance de cette triste epoque sont restees aussi insensibles a ces argu¬ ments cruels, qu'elles le sont aujourd’hui a nos raisonne- ments les plus persuasifs et aux emotions les plus touchantes.

Griesinger a fait remarquer que, chez une forte propor¬ tion d’indi vidus, faiblement doues duuote de l’intelligence pouvant cependants’acquitterdeleurs fonctious, lorsqu’elles ne depassent pas la mesure de leurs forces et qu’ils sont bien diriges, si le travail devient plus difficile, ou s’ils font un leger exces, 1’equilibre est rompu, et des actes r^prebensibles peuvent en etre la consequence. Les memes efFets facheux sont souvent les resultats des influences de la puberte, de la grossesse, de l’etat puerperal et de la menstruation.

En dehors de ces faibles d’esprit, il signale des nevropa- thiques, quin’ ont aucun des symptomes dela folie, et dont la confession seule apprend aux medecins qu’ils sont, depuis des annees, en proie aux souffrances les plus etranges, assail- lis par les idees, les aberrations les plus bizarres, et poussds par cela m6me a commettre des actes blamables. Leurs re- cits ne laissent aucun doute sur la folie passagere de leur esprit. L'observation apprend, a son tour, qu’un bon nombre de ces individus sont sujets h des acces d’epilepsie, & des nevralgies vagues, a des etouffements, a des angoisses pre- cordiales et a des sensations indefinissables, etc.

Dans un de ses derniers memoires, Griesinger expose un etat singulier de l’esprit par suite duquel le malade est con- tinuellement porte a se demander, pendant des heures, des

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ETUDES PSYCHOIOGIQUES

journees, des mois, des annees,le pourquoi et le comment de lout ce qu’il voit et entend. A la longue, ces individus sont en proie a des confusions d’idees, k un affaiblissement de l’es- prit. Plusieurs repbtent qu’ils sont fous ; cette crainte les af- flige si vivement qu’ils ont des pensees de suicide el parfois m&me les realisent. Notre travail sur la folie raisonnante con- tient une observation d’une dame d’une grande intelligence qui a eu trois attaques de ce mal, dont une a dure plusieurs anndes, et qui s’est parfaitement rdtablie.

Rien n’est a dedaigner dans les expertises medico-l^gales, et le fait suivantauquelil serait facile d’en rattacher d'autres analogues, prouve que l’exploration doitporter sur tous les organes. Comme consequence de ce que peut par exemple produire 1’anesthesie, Griesinger cite, d’apres Renaudin, l’observation remarquable d’un jeune homme qui s’etait toujours bien conduit. Tout a coupil manifesta de mauvais penchants et s’abandonna a desactes deplorables. En Texa- minant, ce medecin, qui a dcrit un excellent livre sur la folie au point de vue psychologique (1 ) , constata que ce jeune homme, qui n’etait pas aliene, avait la peau insensible. Get etat etait intermittent. Quand l’anesthesie disparaissait, J’in- dividu devenait sage et docile. Avec le retour dece pheno- mene.se montraient aussitot les mauvais penchants et meme des idees de meurtre.

Cette rapide esquisse des m^moires de Griesinger sur la medecine legale, permet d’entrevoir a quelle multitude de sujets touche cette partie si importante de notre science-, elle indique egalement quels services elle a rendus a l’hu- manite et quels autres elle est appel6e a lui rendre. Aussi les adversaires des alienistes, fileles a leur conspiration du silence pour tout ce qui concerne la science et la pratique.

(1) Renaudin : Etudes medico-psychologiques sur V alienation mentale , 4864.

LES HOMMES CELEBHES.

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sesont-ils bien gardes de dire un seul mot des nombreuses victimes arracbees par les medecins Mgistes aux prisons, aux bagnes et a l’echafaud. L'un d’eux a m&me repondu a un savant des plus honorables qui l’engageait & visiter un asile d’aliends pour avoir une idee reelle de ces malades : Je ne le puis pas, je serais peut-btre oblige de changer mon di scours!

Nous avons fait connaitre, autant qu’il a ete en notre pou- voir, les travaux de Griesinger essayonsmaintenant d’en de¬ gager sa personnalite, ce sera la demise partie denotre6tnde.

L’impression produite par la lecture attentive de son traite de la folie, est celle d’une conception puissante, rea¬ lises avec une extreme vigueur. Mais a quel ordre d’idees appartient-elle ? Est-ce aux r6formes, aux theories, aux de- convertes, & la clinique ou aux quality particulibres de l’esprit ? La revue de ces diverses faces de la question nous permettra sans doute d’asseoir notre jugement. Ge que nous savons, toutefois, c’est que nous sommes en presence de la premibre reputation medicale de l’Allemagne pour la pa¬ thologic nerveuse, cbrebrale, psychiatrique, etque les savants Grangers des nations les plus crvilisbes ont traduit ses ou- vrages. Pour nous guider plus sftrement dans notre apprecia¬ tion, nous aurons de nouveau recours aux documents publies par les biograpbes de son pays.

Tous ceux qui ont vecu dans son intimite s’accordent a dire qu’il avaitl’imagination sans cesse tendue vers un ideal complet- ; mais cet ideal lui-mbme n’est que la recherche du vrai et du beau dont Dieu seul est la realisation: Ses preferences etaient pour les i dees speculatives et a priori » Suivant le professeur Westphal, on retrouve cet element phi- losophique dans tout ce qu’il entreprenait. C’est par lui, dlt- il, qu’il distinguait; avec lecoup d’ceilde l’aigle,le cote ge* neral des series de faits positifs isoies. C’est encore lui qui le guidait pour ecrire, au bout de deux ans d’etude seulement, son manuel des maladies mentales, justement apprecie.

46

ETUDES l'SYCHOLOGlQUES

Unepareille aptitude ne semble pas se preter avec la merae facilite a l’observation clinique du malade. Aussi deux de ses biographes ont-ils reconnu que son organisation ne lui permettait pas d'aller jusqu’au bout d'une question de de¬ tails. II n’est done pas etonnant de le voir abandonner la patbologie generate, qui n’a pas reponduases aspirations, pour selancer dans les etudes des desordres de l’intelligence, dont les secrets excitent en lui im nouvel enthousiasme ; mais la pensee qu'il nourrit de consacrer ses dernibres an- neesl la philosophic et a la religion, et de seretirer dans la solitude du Rheinau, pour &’j livrer desormais entierement a son observaliqn personnelle, ne prouve pas que la science mentale l’ait pleinement satis fa it, ni qu’il ne s’occupera .plus a l’avenir que de la partie somatique.

Cette tension continuellede la pensee est certes plus propre aux reformes et aux theories; aussi Griesinger s’ est-il engage resolfiment, dans cette voie. Nous avons expose les objections faites a son nouveau mode d'assistance des alienes, nous ne reviendrons pas sur ce sujet.

Sa theorie de lapathologie physiologique est, au contraire a notre point de vue, une conception tres-interessante. En mettant en lumiere I'activite psychologique plus qu’aucun auteur ne l’avait fait avant lui, il a energiquement contri- bue a montrer les services que l’etude approfondie de la physiologic dusysteme nerveux peut rendre a la pathologie. II est naturel que l’etat sain eclaire Tetat morbide. Deja les analogies de la raison et de la folie, signalees par Guislain, avaient fait voir par quelle serie de degradations les id6es, les instincts, les penchants morbides latents, existant avec la raison, pouvaientdegenerer en folie. II y a dans ces recher- ches non pas une adaptation rigoureuse de la physiologie a la pathologie, mais desfaits enfaveur du concours que peu- vent se prater ces deux sciences pour la connaissance du mal. M. Delasiauve a dit, il est vrai, dans son jugement critique sur Griesinger : Le genie motive l’admiration, il

m

SUB. LES U0MHES CELEB RES. nlmplique pas necessairement la verite; mais cette part est encore assez belle pour contenter le travail leur, surtout en presence des variations de la verite scientifique(1 ).

I/examen que nous venons de faire des quatre points de doctrine precites, les reformes, les theories, les ddcouvertes, les monographies cliniques, nous out presente, comma tous les chapitres du livre, des indications sagaces, des observa¬ tions pratiques, des considerations generates, des raisonne- ments pleins d’enseignements qui renderit tres-bien compte de Finteret qui s’altache a sa lecture; mais aucun d’eux ne s’impose par l’enchainement des deductions, le nombre et l’evidence des i'aits, la supdriorite du plan, la coordination d’un systeme qui subjugue pour un temps; il faut done chercher ailleurs le merite et le succes de son auteur.

L’analyse des facultes intellectuelles et morales de Grie- singer par ses emules ,'qui nous a fourni des details si precieux, montre lavoiereelle dans laquelle il a marque son passage. Ne avec une vue grandiose des questions et des interns hu- mains, possedanl une puissance d’assimilation qui lui reve- lait h Finstant la portee de sujets a peine effleures et lui permettait de lestraiter avec le langage serieux delascience et le feu de la jeunesse, il devait etre naturellement apte a saisir les rapports, sans. etre oblige de controler minu- tieusement les faits. G’dtait, continue le savants clinicien Zeller, auquel nous devons ces particukrites, un plaisir de travailler avec lui ; un mot, une idee lui suffisaient pour ecrire rapideme'nt un article qui repondait a vos propres pensees. Frappe de cette rare aptitude, je lui ai souvent dit i Le prince de Metternich devrait vous prendre pour son se¬ cretaire intime. Cette facilite a distinguer, en un clin-d’oeil les divers cdtes d’une question, le rendait seduisant dans le tete-a-tete et admirablement propre a diriger une discus-

(4 ) Delasiauve : Journal de medecine mentale. Janvier, page 44 , 4870.

48 ETUDES PSY OHOLOtilQOES

sion. Cequi surtout imprime 4 son esprit un cachet special, a son livre un attrait particular, c’est l’ardeur avec laquelle il explore les profondeurs de Intelligence, pour en ddcouvrir les mysteres.

A l’aspect du nombre de questions et de probldmes psycbologiques qu’il evoque , on eprouve comme un eblouissement, on sent le doule se glisser dans F4me, mais presque aussitot, on a l’intuition de l’etendue de la compre¬ hension bumaine et la vision d’un genie qui plane sur ce monde invisible.

Avec ces dminentes quality, les principes nettement for- mulds, les propositions generates, les affirmations scienti- tiques, les enseignements 4 solutions tranches, les livres dogmatiques 4 corollaire et 4 axiomes, en un mot les som- mets de la science, plaisaient seuls 4 son esprit. Cette direc¬ tion a ne concevoir l’iddal humain que dans son tout, a eu pour consequence, suivant la remarque du prolesseur Lazarus, de le faire passer d'une theorie a une autre, de celle-ci a la pratique pour revenir, avec sa nouvelle expe¬ rience, a la theorie qu’il croyait avoir perfectionnee. II n’en est pas moins certain que ces evolutions indiquent qu’il n’etait jamais salisfait, parce qu’il demandait 4 la medecine plus qu’elle ne pouvait lui donner.

Si 1 ’elevation des pensees, la fermetd de la volonte, le sen¬ timent du reel etaient le fonds de son caractere, la nature de son imagination, qui le portait k tout voir en beau et avait vivement developpe ses godts litteraires et artistiques, fai- sait nattre en lui les aspirations les plus nobles et les plus gendreuses. Amdliorer le sort des bommes, tel etait son ddsir constant et, sa profession aidant, il se passionna en faveur de la rdforme du traitement des abends. L’dpoque etait tres-propre 4 stimuler son enthousiasme. Les asiles, ces monuments de la croyance bumanitaire du XIX® sidcle, etaient reprdsentds comme de hideux cacbots, les alienistes qui les dirigent comme des gedliers, et leurs doctrines qui

SUK LES HOMMES GfiLEBKES. 49

ont sauve une foule de malades des erreurs de la loi, comme autant de faussetes (1).

L’amour du bien et la passion du savoir ont ete, sans aucun doute, les premiers mobiles de son projet de reforme. L’ ambi¬ tion juste de joindre son nom a ceux desPinel,des Chiarugi, des Daquin, des Tuke, des Esquirol, des Rush, des Jacobi, des des Gonolly, Guislain, etc.,nelui a pas non plus ete etrangere. Peut-Stre aussi des considerations d’un autre ordre ont-elles contribud ale decider. II etait difficile, en effet, qu’un homme d’une aussi grande renommee, toujours prdt h se devouer k la cause du malbeur,'dont la passion pour l’ideal, la mobilite, les singularites etaient tres-connues, ne devint pas le point de mire des partisans quand meme de la liberte des abends qui, dans leur mirage, n’apercoivent aucune des milliers de catastrophes dues a cette m&me liberte. Habilement circon- venu par eux, il est k supposer que, dans son projet de re-

(I) Nous ne ferons qu’une seule remarque sur cette protes¬ tation des gens du monde contre l’emploi des homines com- pdtents. Dans la guerre de Crimde et d’ltalie, ou, comme l’a si bien prouvd le savant professeur Chenu, l’administration de la guerre a contraint les mddecins a se borner exclusivement aux moyens thdrapeutiques, les victimes humaines ont dte dans des proportions effrayantes. Dans la guerre des Elats- Unis, au contraire, ou le gouvernement de cette grande rdpu- blique, dclaird par les hdcatombes de ces deux campagnes frangaises, a fait du mddecin le seul chef de l’h6pilal, en lui imposant les rdsultals de la responsabilitd, mais en ne lui refu- sant rien d’utile, voici les paroles du ministre de la guerre sur les consequences de cette conduite : Jamais, dans 1’histoire des campagnes militaires, la mortalite des hopitaux n’a dt 6 aussi faible, et jamais ces dtablissements n’dchapperent plus compldtemeni aux maladies, qui, d’ordinaire, s’engendrent dans leur enceinte. (Chenu. De lacampagnede Crimie, 1866, et Sta- tistique medico-chiruvgicale de la campagne d’ltalie, 1869). Ajou- lons encore que, lorsque le Parlemenl anglais dlabore une question ou une loi, il appelle, dans le comitd choisi, toutes lespersonnes versdes danslamatidre, sans distinction de parti, ce qui n’a presque jamais lieu en France. annal. med -psych., 6e sdrie.|t. vii. Juuvisr 1872.

4. 4

so

ETUDES ESYGHOLOGIQUES

forme, comme dans une foule d’evenements de ce monde, les petites causes n'ont pas ete sans influence sur sa deter¬ mination. Ce qui vient a l’appui de cette supposition, c’est qu’un de ses panegyristes a ecrit : II etait sensible ft la louange, de quelque part qu’elle vint, s’abandonnait parfois a d’etranges amities et se laissait prendre alors aux choses de peu de valeur.

Ce tableau en reduction de la puissance intellectuelle de Griesinger est aussi un miroir qui reproduit d’aprbs nature les causes de sa ceiebrite, de son influence sur ses amis et ses admirateurs, du merite de ses livres et surtout de celui des maladies mentales. Sa superiorite, il la doit, en effet, aux brillantesqualites d’un esprit excessivement intelligent et dis¬ tingue, chercheur infatigable ;,et cette caracteristique, comme l’a tres-bien dit M. le professeur Lasegue, suffit pour que son nom soit inscrit dans l’histoire de la medecine actuelle, comme une de ses plus remarquables figures. Nous ajoute- »ons qu’il n’a peut-Stre manque a Griesinger, pour entrer au Pantheon universe]; des grands hommes, que d’avoir pris une autre profession.

Toute reputation, quel que soit son eclat, a ses ombres ; celles de Griesinger peuyent etre ainsi resumees : en mede- ciue mentale, la predominance des propositions generates sur les faits. particuliers ; en morale, les singularites du ca- ractere, liees au principe d’heredite.

Mais ces dissonances h peine sensibles disparaissent dans Tbarmonie de sa vie entiere, l’honorabilite de son caractere, ses elans, passionnes vers le beau et Futile, ses sentiments genereux, son de,vo,uement b ses semblables, ses efforts re- petes pour adoucir leurs maux, le but philanthropique de ses travaux, et sa mort, qui est celle d’un sage faisant hautement son examen de conscience.

Au debut de sa maladie, en effet, il ecrit dans notre lan- gue. ces mots : J'aij travaille, j’ai souffert, j’ai rempli ma t&ehe d'homme. Pendant les cinq mois que durent ses an-

SUR LBS HOMMES CELEBBES. 51

goisses, il ne fait entendre d’autre plainte que celle de n’avoir pu achever son ceuvre.Sur son lit de douleur,qu’il ne quittera plus vivant, il ecrit la justification du comte Cho- rinski, condarnne comme assassin et enferme quelques semaines apres comme fou a l’hospice des abends d’Er- langen (1). La veille de sa mort, prenant la main de sa noble, femme, il lui recite ces vers de Heine : « L’un tombe, d’antres' prehnent, sa, place en serrant les tangs; niais moi, en tombant, mes armes ne se SOilt pas biMds, mon coeur seul est frappe. » Enfin le dernier jour, se faisant ap- porter sa montre, il dit : « Dans deux beures mon esprit voyagera a travers l’espace, c’etait l’intervalle precis' qui le separait de i’eternite. »

Que pourrions-nous a j outer a ume pareille fin? N’est-elle pas le digne couronnement d’une carriere glorieuse? Et l’ecrivain qui l’a retracde, au double point de vue du moral et du physique, le settl criteriam dela representation exacte de Thomme, n’est-il pas en droit de se dire : Get eloge, comme ceux de Guislain, de Conolly, de Mittermaier, de Dupuytren, n’est qu’un juste hommage rendu au savant qui a pris pour modules ces dispensateurs de la science, ces bienfaiteurs de l’humanite?

En terminant la notice historique de Griesinger, il est de notre devoir, dans les circonstances actuelles, d’ajouter quelques mots en rdponse a des objections qui nous ont ete faites. De pareils hommes, d’aprds notre conviction,, n’ap- partiennent pas exclusivement a telle ou telle nation ; ils sont surtout citoyens de l’humanite. Leur histoire se com¬ pose des services qu’ils lui ont rendus, du bien quails lui ont fait et des actes d’heroisme qu’ils ont accomplis pour elle; a ces titres, elle pent fetre ecrite dans toutes les langues et a toutes les epoques.

ft) M. le docteur Morel, mddecin eu •chef - de 1’asile. Saint- Yon a Rouen, qui ddfendail cet infer tund devant le tribunal de Munich, avait annoncd cet evduernent.

PATHOLOGIE,

STATISTIQUE

DES ALCOOLIQUES

ENTBtfS AH BUREAU D’ADMISSION A SAINTE-ANNE, PENDANT EES MOIS DE MAKS, AYRIL, MAI, JUIN, 1870, ET LES MOIS CORRESPONDANTS DE 1871,

par MM. les MAGNAN et BOUCHEREAU

medecins du bureau d’admission.

(Lue a I’AcacMmie de medecine, le 21 novembre 1871 .)

Avant d’indiquer le norobre des alcooliques entresau bu¬ reau d’admission en 1870 et en 1871, il.est bon de rappeler la statistique de MM. Marce et Gontesse sur les alcooliques entries a Bicetre de 1855 a 1862 (1).

AnnSo 4355 cinq derniers mois 34

1856 91

1857 103

1858 162

4 859 -r 173

1860 - 186

1861 200

_ 1862 trois prem. mois 54

1 sur 266 malades. 4 2,78 P- ,u0

668 - 13,62

689 14,94

806 20,09

889 19,46

841 22,10

877 22,80

202 25,24 -

D’autre part, M. Morel sur 1 000 ali^nes en a trouvd 200

(1) Marcd, TraiU des maladies mentales , 1862, page 604. Contesse : litudes sur I'alcoolisme et sur Petiologie de la paralysie generale\ th&se de 1862. p. 14.

STAT1STIQUE DES ALCOOLTQUES DE SAINTE ANNE. 53

chez lesquels I’alienation mentale reconnaissait pour cause l’abus des boissons alcooliques, soit 20 p. 100.

Cette proportion des alcooliques continue les annees sui- vantes. On trouve, en effet, pour les mois de mars, avril, mai, juin 1870, un chiffre superieur a celui qu’indiquent Marce et Contesse pour les annees 1855 a 1862. Dans le tableau comparatif de 1870 et 1871, on voit, pour les entrees des alcooliques en mars 1871, le fait assez inat- tendu d’une proportion inferieure a celle de mars 1 870 ; les ivrognes etaient pourtant nombreux k cette epoque, mais il est probable que dans les premiers jours, au milieu du dd- sordre general dont s’accompagna l’insurrection, les gardes nationaux alcooliques n’etaient pas sequestres. Le mois d'avril, dans les deux annees, n’offrequ’une faible difference, en faveur encore de 1870 ; mais le mois de mai, heritant des exces accumules dans le mois precedent, porte subite- ment en 1871 la proportion k 48 p. 1 00, tandis que le mois correspondantde1870 donne26. 92 p. 100. Lemois de juin 1871, malgre la disparition d’un grand nombrede buveurs, fournit encore la porportion de 29, 88, sensiblement plus 61ev£e qu’en 1870.

Mais ce n'est point seulement par leur nombre que les malades alcooliques de 1 871 se distinguent de ceuxde 1 870, c’est aussi par le caractbre plus aigu de leur intoxication ; les cas de delirium tremens , en effet, s’61bvent a 1 5 pour le seul mois de mai 1871, nombre plus considerable que pour les mois de mars, avril, mai, juin reunis de 1870, qui n'ont donneque 1 4 cas de delirium tremens. La propor¬ tion des femmes alcooliques est sensiblement la mOme pour les deux annees. Elle varie, en 1871, entre 3. 88 et 8. 82 p. 1 00, et, en 1 870, entre 4. 68 et 8. 69 p. 1 00.

En dehors des alcooliques simples, il entre un certain nombre de malades atteints d’affections mentales diverses, et chezlesquels on voit, 4 tit re de complications, des accidents alcooliques plus ou moins intenses. Ces ali^nes avec compli-

54

STATIST IQ UJE

cation d’alcoolisme, pen nombreux babituellement, ont atteint une proportion plus forte pendant lesmois de mars, ami, mai, juin 1871 ; parmi eux, les paralytiques gene- raux surtout doivent fetre remarques; le caractere plus souvent expansif de leur delire, l’activite maladiye qu’ils offrent assez souvent h la/premiere periode, les poussent naturelle- ment a se m filer aux mouvementspopuhires, et ils prennent une part aussi large qu'inconsciente aux exces que favorisent le desordre et l’emeute. On trouve, en effet, en mars, avril, mai 1871, 16 paralyliques generaux avec accidents alcoo- liques, tandis que les mois correspondents de 1870 ne don- nent que 4 cas. Les mois de juin fournissent un seul cas en 1870, et.un seul cas en 1871 . En tenant compte des para¬ lytiques generaux avec complication d’alcoolisme pourle mois de mai 1871, onarrivea la proportion vraiment effrayante de 55. 69 p. 1 00 sur le nombre des entrees ; l’alcoolisme dans ce fatal mois de mai a donc ouvertla porte des asiles a plus de la moitie des abends.

Les buveurs d’absinthe out ete moins nombreux sous la Commune, qui distribuait surtout de l’eau-de-vie, que dans la periode correspondante de 1 870 ; aussi, ipalgrd le ckiffre considerable des cas d’alcoolisme aigu, nous avonsnote cbez cinq individus seulement des attaques epileptiques. Trois de ces malades etaient atteints de delirium tremens , et deux d’alcoolisme sub- aigu. Des trois premiers, 1'un buvait ex- clusiment de l’absinthe, un autre prenait avec del’absinthe beauooup de vinblanc etde vermouth etle troisieme buvait du vinblanCj du vermouth et du bitter. Les deux alcooliques sub-aigusayec attaques epileptiques faisaient depuis quelque temps.de frequents abus d’afisinthe. En 1870, sur les 455 hommes alcooliques ;admis .dans les quatye mois, 17 ont presents des attaques epileptiques, De ces derniers, huit etaient affectes de delirium tremens-, cinq d’entre eux buvaient beauooup d’absinthe, deux prenaient du vin blanc, du ver¬ mouth et un peu d’absinthe ; lehuitierae prenait du vuln4-

DBS ALCOOLIQUES BE SAINTE ANNE.

raire, etd’autres liqueurs quel’on n’a pas pupreciser. 7 sur les 17 avaient pi^sente la forme sub-aigue de l’alcoolisme ; Pun d’eux, en outre des attaques epileptiques, eprouvait de frequents vertiges ; cinq d’entre euxs’adonnaient al’absinthe ; deux buvaient surtout du vermouth et du vinblanc,etparfois un peu d’absinthe. Les deux derniers alcooliques avec epi- lepsie appartenaient, aux alcooliques chroniques; mais il fai- saient de frequents abus d’absinthe, et etaient pris comme les precedents d’attaques tranches d’epilepsie. Parmi les alcooliques chroniques de 4 870, 7 offraient des convulsioas epileptiformes, etdeux des convulsions epileptiformes etdes attaques apoplectiformes a des intervalles varies.

En 1871, trois alcooliques chroniques seulement sur 31, avaient prdsente des convulsions epileptiformes ou des atta¬ ques apoplectiformes avant leur admission ; on sait, d’ail- leurs, que ces accidents se develop pent en quelque sorte dans I'asile, qu’ils se montrent principalement. vers la periode ul- time de la maladie, en dehors le plussouvent de toute cause exterieure, le malade portant ddja en lui les modifications organiques, d’ou dependent ces accidents epileptiformes ou apoplectiformes.

Si Lon etudie les alienes alcooliques au point de vue de leurs professions, on trouve surtout l’alcoolisme chezlesindi- vidusqui selivrent aux profession smanuelles etmecaniques: puis viennent les professions industrielles et commerciales ; la categorie des gens a gage se presente ensuite. Certaines professions ou la manibre de vivre est commune aux deux sexes paraissent fournir a peu prfcs autant d’alcooliques hommes que d’alcooliques femmes : ce sont les blanchis- seurs, les cuisiniers.

Les professions liberates ont offert peu d’alcooliques, et les individus atteints dtaient des gens declasses, se di- sant professeurs revoques et n’exercant plus depuis des annees.

;■ L’alcoolisme aigu est assez rare chez les femmes ; celles

Tableau comparatif des alcooliques simples et des malades at teints de diverses formes mentales avec complication d’alcoolisme.

ANNEE 1870. !

ANNEE 1871. |

_MA

AVRIL.

MA,

JUIN.

TOTAL.

MARS. | AVRIL.

MAI,

.mm.

TOTAL. |

H.

F.

F.

H.

F.

H.

H. 1 F.

H.

'■

H.

F.

H.

F.

H.

F.

H.

F.

Alcooliques simples .

32

8

45

5

35

8

43

7

| 455

25

20

9

25

4

38

8

26

4

409

22

Paralysie gfin^rale avec al-

1 3

Epilepsie avec alcoolisme. Ddmence senile avec alcoo-

8

8

8

8

1

I 1

8

8

8

8

8

8

8

8

8

Imb6cillit6 avec alcoolisme . Ddmence et paralysie par- tielle avec alcoolisme . . .

1

»

»

1

4

, j 2

fl

1

1

8

8

8

1

2

4

1

2

Total des abends avec com¬ plication d’alcoolisme. . .

»

2

2

2

4

2

2

7

3

4

V

6

■»

2

3

Total des alcooliques sim¬ ples et des abends avec complication d’alcoolisme

32

r

i 8

47

7

37

9

45

9

,

27

42

29

4

44

5

28

7

Total des malades de toute catdgorie, entrds au bu¬ reau d’admission .

140

| 73

139

409

130

92

452

95

99

402

80

73

79

66

87

103

Proportion pour cent .

29,09

' 6,85

33,81

6,42

28,46

9,78

29,60

9,47

1 I”

27,27

11,76

36,25

5,47

56,69

7,57

32,18

6,79

N. B. Par alcooliques simples, on entend liques. Par abends avec complication d’alcc desquels se ddveloppent des hallucinations, av

designer les individus qui, pri olisme, on entend designer le ec le ddlire special, .qui se sura

1 mitivement sains d’esprit, sont devenus fous par l’abus des boissons i alidads qui, vivant en liberie, se hvrent a des exces de boissons a Is j! joutent au trouble mental antdrieur et provoquenl la sequestration.

alcoo- i suite

Tableau comparatif des entrees au bureau d’admission, a Sainte-Anne, [ j des malades alcooliques, par mois, par sexe, et par formes d’alcoolisme.

ANNEE 487<

>’ J .

! ANNEE 1871.

MARS. |

AVRIL. j MAI. |

I JUIN. I

TOTAL. j

| MARS. |

AVRIL. MAI. |

JUIN. |

TOTAL.

H.

F.

H.‘

F. j H.

F.

' H.

"f/

|

B.'~

F.

F.

H.~

F.

H.

F.

H.

F.

B. |

F.

Alcoolisme chronique .

16

»

23

2 i 48

2

2

72

6

5

4

40

2 1

7

2

9

4

31

6

Delire alcoolique (alcoolisme

O

sub-aigu) .

40

3

19

3 1 14

6

1

69

17

44

8

8

2 |

16

3

43

3

48

41)

Ddlirium tremens .

6

2

3

» 1 3

2

8

|

14

2

4

7

15

8

4

8

30

8

Total des alcooliques .

32

8

45

5 j 35

8

43

7

155

25

20

9

25

4 |

38

6

26

4

109

22

Total des malades de toutes

1

'

!

categorie, entrds au bu¬

|

reau d’admission .

410

73

139

409 | 430

92

452

95

531

369

99

4 02

80

73

79

66

87

103

345

344

Proportion pour cent .

29,09|

6,85

32,37

4, 08 426,92

8,69

28 ,29

7,36

J

*28,43

6,77

20,20

8,82

31,25

5,471

148,10

7,57

29,88

3,88

31,59,

6,39

58

STAT1STIQUE

qui sont entrees pouE des accidents de cette nature etaient surtout des filles publiqueS.

La proportion generate, au point de vue'des professions, reste a peupres ta m&nepour les deux annees 4870 et 187-1 .

Nous devons faire remarquer que durant l’insurrection la plupart des ouvriers avaient abandonee leurs travaux,qu’ils . appartenaiept a la garde nationale, soit d’une facon active,

soit pour en toucher la solde, et que tous indifferemment suivaient la mememaniere devivre et profitaientlargement des distributions de boissons alcooliques op6rees a cette epoque.

Mecine legale.

MARIAGE IN EXTREMIS

CONSULTATION MfiDICO-LfiGALE

Par MM. les professeurs A. TARDXEU et Ch. LASEGrtJE

L’affaire dont nous donnons un expose, sommaire s’.est, presentee avec un concours de circonstances si rares et dans des conditions tellement exceptionnelles qu’elle ne peut, manquer dhnteresser les medecins legistes. Nous reprodui- rons iei les faits, les jugements qui sont successivementin- tervenus et le rapport des medecins consultes sans y joindre d’autres commentaires.

M. Achille Humbert, habitant a Nuits-sous-Ravieres, vivait, depuis une douzaine d’annees, en communaute avec une Dlle Irma Lambert qui etait venue se fixer dans lepays.

Peu de temps aprfes son installation chez M . Humbert, le 8 fevrier 1 856, Mile Lambert donnait naissance a une fille presentee & la mairie, par M. Humbert, comme nee de la Dlle Irma Lambert, laquelle est accouchee chez lui. Pour as¬ surer l’avenir de la mere et celui de l’enfant, qu’il parait s’Otre refuse a reconnaitre malgrede nombreuses instances, M. Humbert acheta diverses valeurs inventories apres son deces, et qui & cette 4poque montaient a la somme d'environ 70,000 fr.'

Le 16 decembre 1868, M. Humbert etait frappe par une affection cerebral e qui se termina rapidement par la mort.

Des le debut de la maladie, la gravity de la situation ne

MARIAGE IN EXTREMIS.

Isissait aucun doute. Un manage in extremis avait, dit-on, c"e recemment contracts dans le voisinage; Mile Lambert pensa qu’elle pourrait en se mariant ainsi regularise! sa position et garantir a son enfant une fortune considerable.

A d4faut du notaire de la famille, qui refusait son con- cours, en l’absence des parents a I’exception d’un seul, nn exprbs fut dep&che h Tonnerre prks du Procureur imperial afin d’obtenir l'autorisation exigee par la loi. L’exprks etait porteur d’un certiflcat ainsi concu, redigApar leDrLamblin: « Nous soussigne, Dr medecin de la facultede Paris, certifions que M. Humbert (Achille), proprietaire, demeurant a Nuits- sous-Ravieres est atteint de goutte chronique et qu’il lui est impossible de quitter son lit, vu la congestioncerebrale dont il nous paralt menace depuis 24heures. Le 17 decembre 1860.Signe Lamblin.»

Le m&me jour a 9 heures 1 tfL du matin, Mile Lambert re- cevait la note suivante du procureur imperial de Tonnerre : «S’ily a danger de mort immediate, M. le maire peutproce- der au mariage; maisle certiflcat nemeparait pas de nature a mele faire croire. Au surplus, je n’ai qu’une autorisation k donner, c’est la dispense des publications : je la donne. Quant au reste, M. le maire peut agir comme il le jugera convenable etsous sa propre responsabilite. »

Le maire etait absent, l’adjoint venait de donner sa de- mission, le conseiller municipal le plus age proceda au ma¬ riage, en presence de quatre temoins. L’autorisation du Pro¬ cureur imperial etait arrivee a 9 h. 1/2 du matin ; un peu avant 11 beures du matin, M. Humbert rendait le dernier soupir.

L’acte de mariage redige et inscrit sur le registre de l’etat civil par un des tdmoins est une piece trop importante pour que nous hesitions a le reproduire :

c L’an 1 868, lei 7 decembre, a 9 b. 30 minutes du matin, « Nous Atbanase Gamier, premier membreduconseil mu¬ nicipal de la commune de Nuits-sur-Armancon, canton

CONSULTATION MED1CO-LEGALE. 61

d’Ancy-le-Franc, arrondissement deTonnerre, departement de l’Yonne, y faisant les fonctions d’officier da l’etat civil, pour cause d’absence de M. le maire et comme adjoint inte- rimaire-,

» Nous sommes transport^ au domicile de M. Humhert,ci- apres dknommk et qualifie, ou, ktant piibliquement, dans la chambre, les portes ouvertes, et en presence des temoins ci- apres dknommks et qualifies, le dit M. Humbert k l’extremite n’ayant pu se transporter a la mairie ;

» Se sont trouves reunis M. Baptiste-Pierre-Jules-Achille Humbert, proprietaire , age de cinquante-neuf ans, domici- lie a Nuits-sur-Armancon, ne a Aizy le 5 decembre 1809, majeur, fils de dkfunt Charles Humbert, en son vivant maitre de forges, dkckde a Dijon le 17 decembre 1831, et de Marie- Anne Drouhin, son epouse, decedke sans profes¬ sion 4 Quincy-le-Vicomte, le 7 decembre 1833, sans aieuls ni a'ieules existant, ainsi qu’il a ete declare par les parties et les temoins ci-apres nommes, ajoutant que les actes constatant les decks n’ontpu ktre produits pourdefautde temps et en raison de l’eloignement de la locality ou ils ont eu lieu, d’une part ;

» Et demoiselle Irma-Marie-Louise Lambert, sans profes¬ sion particuliere, agee de 41 ans, domiciliee k Nuits-sur- Armancon, nee a Troyes, departement de l’Aube, le 1er fkvrier 1827, majeure, fille de defunt Pierre-Paul Lambert, en son vivant negotiant, decide au susditNuits le 4 decem¬ bre 1861, et de dame Louise-Barbe-Melanie Pradelause, sa veuve, sans profession, domiciliee audit Nuits, presente et consentante au manage de sa fille, d’autre part ;

» Lesquels nous ont requis de proceder a la celebration de leur mariage dont les publications ont ete dispensees par M. le Procureur imperial de l’arrondissement de Ton- nerre en date de ce jour ;

« Faisant droit k leur requisition, apres avoirdonne lecture des actes de naissance des futurs epoux, des actes de decks

MABIAGE IN BXTHEMIS.

du pfere et de la mere da fatur epoux, de l’acte de decbsdu pere de la future epouse, de la decision de M. le Procureur imperial ci-devant relatde et du chapitre 6, du titre du Code Napoleon intitule : du mariage, nous avons interpelle separement les futurs tipoux et la mere de la future epouse a 1‘effet de savoir s’il a ete passe un contrat de mariage entre les futurs dpoux ; d’apres leur reponse negative, nous avons recu de chaque partie, l’une apres l’autre, la declara¬ tion qu’elles veulent se prendre pour mari et pour femme, et de suite nous pronoiicons au nom de la loi, que Baptiste - Pierre- Jules-Aehille Humbert et Irma-Maiie-Louise Lambert sont unis par le mariage. Et aussitdt lesdits epoux out de¬ clare qu’il est ne d’enx un enfant du sexe f4minin inscrit sur les registres de 1'etat civil de la commune de Nuits, a la date du 8 fevrier 1856, numero 2 du registre, et sous les norns1 de Lambert, Berthe-Louise, laquelle ils re- connaissent pour leur fille 14gitime. De tout ce qui precede nous avons dresse aete en presence des sieurs Hubert-Fre- deric Alepee, proprietaire, age de 59 ans ; Glaude-Victor Girard, eultivafeur, age de 52 ans ; Henry Challan, agent de la compagnie des chemins de fer dei Paris a Lyon, age de 32 ans, tous trois domiciles a Nuits, et Edme Bralley, instituteur, 4ge de 52 ans, domicilie a Ravieres, amis des 6poux. II a ete donne lecture du present acte aux parties, a la mbre de l’epoux et aux temoins qui l’out signe avec nous, excepte l’epoux qui ne le peut faire en raison de sa maladie. »

Les parents heri tiers de M. Humbert attaqubrent la validity du mariage contract'd' dans ces conditions, concluant a ce qu’il fdt declare nul comme fait sans publication prealable et par defaut du consentement du principal contractaut.

Le tribunal civil1 de Tonnerre rendit a la date du 29 juillet un jugement parlequel le premier;nloyen de nullitb, tire de 1’absence des publications preserves par le Code etait ecarte. Sur le second moyen, attendu que, quelles que soient les

CONSULTATION MEDIGO-LE6ALE . 63

circonstances dans lesquelles le manage est contracts, il faut toujours que les' contractants soient sains d’esprit, capables de discerneruent et de manifester librement et avec con- naissance de cause leur volonte ; attendu que des lors il y aurait lieu de decider si Achille Lambert n’avait, au mo¬ ment du mariage, ni la conscience de ses actes, nila volonte suffisante pour faire un contrataussi important, le tribunal ordonne que la preuve sera faite des faits articules par les demandeurs et declares concluants, pertinents et admissi- bles.

Ces faits articulbs par les demandeurs et sur lesquels doit porter l’enqubte sont exclusivement relatifs a be tat mental du sieur Humbert pendant sa dernibre maladie et au mo¬ ment de la celebration du mariage.

Appel est interjetb devant la Gour imperiale de Paris qui, dans son audience solennelle du 31 mai 1870, ordonne que le jugement dont est appel sortira son plein et en- tier effet.

Gonformement k 'la decision des premiers juges, ainsi maintenue par la Gour, 1’enquOte et la contre-enqubte eurent lieu le l"et le 2 aodt 1870. Nous empruntons h ce docu¬ ment les temoignages qui importent a la medecine legale.

I. Le Dr Marquis depose qu’il a ete appele par une depeche t&egraphique. A son arrivb, le 16 decembre, vers deuxheu- res,lemalade etaitdans son lit. «Apres avoir cause quelques minutes avec les docteurs (Thierry et Lamblin) et m'btre enquis des antecedents de la maladie, je constatai que le sieur Humbert se trouvait dans P6tat de resolution muscu- laire generate. Il etait sur le dos, les paupieres A demi-ou- vertes, l'oeil gauche un peu devie du c6te gauche; une de¬ viation peu marqude de la boucheexistait du mfeme c&tb.

» J’interrogeai le malade ; il ouvrit lesyeux, parut mere- connaitre en disant, sans toutefois m’appeler parmon nom : Ah 1 c'estvous, monsieur Tonnerre; je Ini demaniai de voir sa langue, qu’il me lira immediatement ; elle ne me parutpas

64 MARIAGE IN EXTREMIS,

paralysee ni mSme d4vi^e. Je lui pris le bras et je constatai qu’iln’y avait pas non plusde paralysie, mais un affaiblis— sement general du mouvement et que la sensibility gene- rale dtait dmoussee. Les memes symptomes furent egale- ment constates par moi sur les membres inferieurs. »

LeDr Marquis note uncertain degre de distension de l’ab- domen, l'absence de r41esbronchiques, 1’egalite des pupilles. A chaque question, le malade repond exactement, mais d’une manibrelente etpenible,puis il s’affaisse et « disparait pour ainsi dire. »

Son opinion est qu’il s’agit d’une congestion cdrdbrale tres-etendue et qu’il doit y avoir deja quelques petits epan- chements limites, plutdt sanguins que sereux, a la base du cerveau ; que la mort est imminente.

Rendez-vousest pris pour le lendemain dans la pensee qu’il n’est pas impossible que le malade aille jusque 14, mais le lendemain M. Humbert mourait dans la matinee.

Interroge sur l’etat mental du malade et sur la persistance probable de l’intelligence, le Dr Marquis repond : « En ge¬ neral, ^intelligence a disparu avant que la vie ait elle-rneme abandonne le corps. Dans l’espbce, il est d’autant plus pro¬ bable que lamortintellectuelle a du preceder celle de toutes les autres fouctions, quec’etait precisement l’organe del’in- telligence qui etait. le pluslese. »

2. Le Dr Lamblin, medecin ordinaire de M. Humbert, a vu le malade le 45 au soir ; il lui a trouve seulement unephy- sionomie inaccoutumee. Asavisitedulendemain (8 ou 9 heu- res du matin) il constate un peu de difficult^ dans la parole, bien que le malade exprimat tres-bien ce qu’il voulait dire, et un peu de deviation de la bpuche k gauche. L’dtat lui pa- rait trte-grave; il demande 1’assistance des Drs Marquis et Thierry. Nousavons ddja resume le dire du premier des deux consultants.

«A deux heures,je notais,dit le Dr Lamblin, une deviation dans l’ceil gauche, de la difficulty Jans la parole et une de-

CONSULTATION MEDICO-LEGAL J5. 65

viatioa de la commissure labiale, etat rattache par moi a des accidents cerebraux appartenant surtout aux nerfs de la face.

Etat normal des pupilles, retention d’urine, ni vomisse- ments ni selles.

Le D1: Lamblin revoit M. Humbert a 8 heures du soir le mfeme jour, en presence du cure de Ravieres. II interrogele malade en lui demandant s’il eprouve quelques douleurs. Celui-ci touche son ventre en disant : L&.« Pour moiil avait a ce moment son intelligence intacte. »

A minuit un quart, leDr Lamblin delivre le certificat dont nous avons donne copie.

Le lendemain 17, a 7 heures du matin, le Dr Lamblin vi- site de nouveau le malade. « Je l’examinai sans l’interroger et le trouvai un peu plus abattu que la veille; j’en attribuai la cause k l’etat de la vessie tres-distendue par l’urine. »

Trois tentatives de sondage v&ical sont pratiquees avec desinstruments differents,mais sans succes, etdurent environ une demi-heure. « Le docteur ne s’occupait pas, dit-il, de la figure du malade ; il ne le fait jamais quand il sonde un malade; il s’occupait seulementde l’operation et non desavoir s’il manifeste des signes de souffrance. Le D1' Thierry est ap- pele, on renouvelle les catheterismes avec un egal insucc bs el le Dr Lamblin propose la ponction. Mais, ajoute-t-il, d’un commun accord et apres nous etre consultes, nous decidaines de remettre a plus tard, s’il etait n&essaire, craignant qu’en vidant la vessie tout a coup il n’arrivat une syncope.

Le Dr Lamblin ne revoit plus le malade qu’apres la cele¬ bration du mariage civil.

« Quand je suis rentre dans la chambre, dit le temoin, le prfetre etait auprbsde son lit; je suis alle autour de lui, je lui ai tate le pouls, mais comment etait-il, je ne puis le preciser. Je me souviens parfaitement que j’ai dit de lui appliquer, si on voulait, des sinapismes et de lui mettre ae Peau fralche dans la bouche, pour humecter la langue et

anhal. 5i i; i). -psych, o3 sorie, t. vn. Janvici'18/2. B. S

MAKIAGE

EXTEEM1S.

faciiiterla respiration; deux choses que je n’ avals pas or- donnees dans la matinee, voulant laisser le malade dans son etat naturel.

3. La deposition du Dr Thierry ajoute peu de renseigne- ments nouveaux. II declare qu’a la suite de Top6ration du sondage il s’echappait du sang du canal de l’urethre. Le ma¬ lade 6tait si inerte et si mal place dans son lit qu’on ne pou- vait rien faire ; il ne donna aucun signe de douleur, ne se plaignant, ni ne se defendant avec les mains.

Vers 9 h.l|2, le Dr Thierry monte avec les temoins du ma¬ nage. Le malade etait dans son lit, completement inerteet ne profdrant ni plainte ni parole. Du reste, il ne lui adresse aucune question, sebornant a le contempler : pour lui c’etait un homme mort.

Quant a sayoir s’il etait intelligent ou inintelligent, il ne peut, dit-il, en conscience se prononcer .

4. M. Jacquemin, notaire, depose : «Le 16 decembre, vers 1 heures de Tapres-midi, jetrouvai M. Humbert couche ; je lui souhaitai le bonjour et lui demandai comment il allait; il me repondit ; Ca m’a fait beaucoup de bien. Mile Lambert me dit : Il vous prend pourle medecin. »

Les temoins du mariage et le conseiller municipal faisant fonction de maire sont en disaccord sur divers points et en particulier sur le faitde savoir si l’officierde Tetat civila pose la question suivante: Avez-vous fait un contrat de mariage? Le conseiller municipal affirme avoir fait la demande et en- tendu la rdponse : Non. Les autres assistants n’ont entendu ni la question ni la reponse.

5. La seule deposition que nous croyons utile de repro¬ duce, outre les temoignages des rnddecins, est celle du curd de RavCres qui semble, d’apres ses declarations, avoir pres- que preside au mariage.

a Lei 6 novembre, ditle temoin, on vint me chercher de chez M. Humbert, il etait deja nuit. 11 me demanda, quand j ’arrival dans sa chambre; « Qui etes-vous done? Je suis

CONSULTATION MEDICO-LEGALE. 67

le cure de Ravidres. Yous n’etes pas lecure de Nuits-sous Ravieres ? » II parut satisfait, et dit : « A la bonne heure ! » Je lui dis- alors que je venaispour lui faire une petite visite, ayant appris qu’il etait malade, que j’esperais que cela ne lui deplairait pas ; puis, apres quelques demandes que jelui fis sur l’6tat desa sante, j’ajoutai qu’il dtait malade et qu’ii fallaitpenser au bon Dieuetal’avenir. lime repondit qu’il y pensait. Je lui dis alors qu’il y avait un obslacle ii la recep¬ tion des sacremeuts ; qu’il avait donne un scandale dans le pays, qu’il fallait le reparer, etpour cela se marier. « G’est que je ne puis pas me marier, dit-il, j’ai des parents qui ont eld malheureux, qui ont fait des pertes de fortune. » Je repondis que ce n’dtait pas un obstacle, qu’il pouvait faire des dispositions en faveur de sa famille.

M. Humbert ne repondait pas grand’ chose. Yous savez bien, continuai-je, qu’il y a un Dieu, que vous avez une ame a sauver et qu’enfin il faut songer a gagner le ciel et u 6 viter l’enfer. Pour cela, il faut se marier ; promettez-moi de le faire.

Il ne repondit rien.

Je lui demandai alors s’il priait quelquefois le bon Dieu. Il ne me repondit pas grand’chose 1 Eh bien, lui dis-je, prions-le ensemble en faisant un acte de contrition.

Je commencai ; il allait plus vite que moi. Je l’arretai pour ne pas le fatiguer. Puis je repris : Vous allez vous de¬ cider a vous marier. Mais les actes civils ? dit-il. Nous n’avons pas a nous en preoccuper, ni vous, ni moi. Me pro- mettez-vous de vous marier des que vous le pourrez ? Oui, dit-il. 11 me fallait cette promessepour 1’adminislrer.Du moment qu’elle m’etait donnee, elle me suffisait. Jelui dis done que j’allais le confesser, ce que je fis ; puis j’allai im- inddiatement chercher les velements sacerdotaux et les sain- tes huiles, et je 1’administrai.

Le lendemain matin, vers huit heures et demie, je trouvai quelqu’un venu de chez M. Humbert, qui me prevint que l’oir

MA.R1A

IN EXTREMIS .

nous attendait, qu’on faisaitle manage civil, que tout serait preta neuf heures etdemie et queje neflssepas attendre. Je dis que j’y serais, et je partis pour aller voir un malade a I’^cluse. Sur le pont de Nuits, je trouvai M. Lamblin dans sa voiture. II me fit monter avec lui, et me conduisit jusque chez M. Humbert, dans la chambre duquel tout le monde etait reuni. J’allai au lit du malade, et m’adressant a lui : Monsieur Humbert, vous savez ce que vous m’avez promis : vous allez vous marier. Prenez-vous pour femme .

A ce moment. M. le maire m’arreta, me disant : Ce n’est pas a vous a poser la question le premier... Etil la lui posa lui-mSme. Le malade couche sur son lit, etait agite, tantot regardant Mile Lambert qui se trouvaitdu cotd de son lit, tantot regardant sa fille qui etait de Pautre cote. II ne re- pondit pas francbement ala premiere question de M. le maire, et celui-ci dit : Je n’ai pas bien entendu ; cela ne me suffit pas : II faut que tout le monde puisse entendre,

Je m’adressaimoi-meme au malade. Parlez done plus haut et franchement 1 lui dis-je. Cettefois, il articulafranchement le motoui. Le maire posa alors la seconde question relative a la reconnaissance de l’enfant, et au m&me moment jeprends la main de la petite fille, et la mets dans celle de son pere, en lui disant : Cette petite fille est-elle bien votre enfant? M. Humbert tourna alors la t&te de son cotd sans toutefois remuer son corps, la regarda fixement, et dit : Oui. Alors les temoins descendirent, et je restaipres delui avec quelques personnes qui se trouvaient la. Je mfadressai aussit&t a lui : Eh bien ! monsieur Humbert, v ous venez de contracter ma¬ nage ; je vais le benir. Et je lui dis : Prenez-vous pour votre legitime epouse, selon le rite de notre mere la sainte figlise, Mile Irma Lambert ?

lime reponditen faisant un signe de t&te, en prononcant un oui, mais moins fort que les autres.

Je ne pourrais dire si M. Humbert avait, pendant cette ceremonie, toute. son intelligence : e’est une chose qui re-

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garde les medecins; mais si onmedemandernon appreciation personnelle, [ je snis convaincu qu’il serendait compte de ce qu’il faisait, puisqu’il repondait aux questions qui lui etaient adressees, et avait l’air de les comprendre.s

Aux donnees fournies par l’enqu&te les demandeurs ont joint une consultation signee par les Professeurs Tardieu et Lasegue et que nous reproduisons textuellement.

Nous soussignes A. Tardieu et Gh. Lasfegue, professeurs a la Faculte de medecine de Paris, consultes sur la ques¬ tion de savoir si i\I. Achille Humbert avait, au moment de son mariage in extremis avec la demoiselle Irma Lam¬ bert, l’usage complet de ses facultes intellectuelles, sJil etait en etat de comprendre l’importance de l’acte qu’il faisait et par consequent de donner un consentement valable, avons consign^ dans la presente consultation notre avis motive.

Les Elements de jugement dont nous disposons sont em- pruntes a l’enquete faite a Tonnerre, les 1 cr et 2 aout1870, devant M. Masson, juge commis a cet effet.

Ges elements sont de deux ordres, les uns emanant des medecins qui ont assiste M. Humbert pendant sa eourte ma- ladie, les autres fournis par les diverses personnes qui ont participe a la celebration du mariage. Un seul temoin , M. Jacquemin, notaire, a visite le malade et rendu compte de ses impressions, sans assumer une part quelconque de responsabilitd.

Les temoignages ainsi recueillis sont sommaires, et les medecins eux-mdmes se bornent a consigner les faits qu’ils ont eu a constater, sans enoncer une opinion formelle sur l’6tat mental de M. Humbert. Quant aux personnes etrange- res a la medecine, elles s’abstiennent, comme M. le cure de Ravieres, et declarent plus ou moins explicitement qu’elles n’ont pas qualitd pour decider si oui ou non M. Hum¬ bert avait sa raison.

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MARIA GE IN EXTREMIS.

Dans ces conditions, ou la competence des medecins est invoqude par ceux m&mes qui semblaient pouvoir la recu- ser, il nous a paru que notre intervention, n’avait pas besoin qu’on la justiMt.

L’etat mental d’un malade atteint d’une affection & la- quelle le cerveau prend une part dventuelle et toujours se- condaire,ne peut pas sededuire de la nature de la maladie. Un phthisique, une femme attteinte de peritonite, un gout- teux, etc., succombent avec ou sans troubles de l’intelligence. Si, comme il arrive le plus souvent aux derniers moments de la vie, ^intelligence est affectde, la mesure de ce desordre final echappe a toute prevision.

Il en est autrement dans les maladies cerebrales, off la nature et la marche des accidents permetlent au medecinde reconnaitre tout au moins le siege et le ddgre, sinon l’es- pece de la lesion.

Ancun des medecins appeles a donner des soins aM.Hum- bert n’elfeve de doute sur l’existence d’une maladie cere- brale. Tous s’accordent a affirmer qu’ils n’ont pas observe de svmptomes qui ne fussent sous la dependance du cen¬ tre nerveux encephalique ; les accidents d’aprfes lesquels ils concluent, sans hesiter, a la mort imminente, appartiennent ex.clusivement a ce qu’on appellela viede relation.

L’affection cerebrale qui devait entrainer si rapidement la mort de M. Hombert se produit, d’apres les relations de nos confreres, avec les caracteres suivants :

A une epoque deja eloignee, M. Humbert a ete traite dans un asile prive d’alienes, pour une maladie mentale qui pa- rait avoir pris la forme maniaque et dont il a gueri com- pletement. Depuis lors on ne sait rien de sa saute, si ce n’est qu’il a subi les atteintes successivement croissantes d’une goutte chronique.

Le \ 5 decembre au soir, le malaise debute, sans autres phenomenes constates qu’un notable cbangement dans la pbysionomie. (Dr Lamblin.)

CONSULTATION MEDICO-LEG ALE .

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La nuit se passe dans 'des conditions demeurees incon- nues. Le lendemain, 1 6 decembre au matin, il existe un peu de difficulty dans la parole, un peu de deviation de la face, et cependant l’etat parait dejk si grave au medecin qu’il avertit mademoiselle Lambert et demande une con¬ sultation. Par une regrettable omission, les signes d'une terminaison prochaine et fatale n’ont pas ete relevds, et nous sommes reduits aux conjectures, ne supposant pas qu’un peu de difficulty dans la parole et de deviation de la face aient suffi. k autoriser un pronostic si grave et si bien fonde.

Le mfime jour, 16 decembre,' la consultation convenue a lieu a ;deux beures de Papres-midi. Le3 docteurs Marquis et Thierry y prennent part avec le mydecin traitant. M. Humbert est couche dans un etat de prostration as- sez marqud (Dr Marquis) et de rysolution musculaire gdnerale (id.). Le decubitus est dorsal, les paupikres sont demi-ouvertes. 11 existe un strabisme divergent del’ceil gauche, peu prononce d’apres le docteur Marquis, tres- fort d’aprks le docteur Thierry ( « l'ceil gauche for- tement devie a gauche »), un peu de deviation k gauche de labouche. Le ventre est un peu volumineux, la vessie dis- tendue, la respiration lente, entrecoupee, sans traces ste- thoscopiques de lesion pulmonaire. Pas de symptomes gas- tro-intestinaux. Ni dilatation, ni contraction, ni inegalite des pupilles. Pas de paralysie ni d’anesthesie proprement dites, mais un affaissement general du mouvement et une diminution parallele de la sensibility.

Le malade, et ce fait significatif nous parait hors 7de doute, est dans un etat ygal de resolution intellectuelle. II demeure ahsolument indifferent a la prysence des mede- cins, qu’ils le visitent isolement ou qu’ils se reunissent pi-ks de son lit avec la solennitd inseparable d’une consultation. Pas un mot n’est profere par lui spontanyment, et les me- decins conversent en sa prysence des antecydents de la ma-

72 1UWAGE IN EXTREMIS.

ladie sans qu’il prenne une part queleonque a l’entretien

G’est seulement apres avoir constate l’etat general et les troubles musculaires de la face, que le docteur Marquis se decide a interroger le malade qui s’eveille de sa somno¬ lence pour ouvrir les yeux et prononcer quelques mots de- pourvus de sens : « Ah! c’est vous, M. Tonnerre ».

Invite a montrer sa langue/il la tire. On ne lui demande pas d’essayer le mouvement volontaire le plus simple ; on lui prend le bras pour s’ assurer qu’il n’y a pas de para- lysie.

Aux questions qui lui sont ulterieurement posees,M. Hum¬ bert repond exactement, mais peniblement, et retombe dans son sommeil apparent. Aucun renseignement n’est fourni, ni sur la nature des questions, ni sur la portee des reponses.

Le docteur Thierry est un peu plus explicite, et depose que le malade repondait avec peine des mots entrecoupes se rapportant aux questions, et qu’il employait une sorte de langage telegraphique.

Les medecins se retirent, en declarant d’un commun accord que la situation est tellement desesperee qu’il n’y a pas lieu de poser un diagnostic precis.

Le soir du mfeme jour, a huit heures, le docteur Lam- blinrevient, interroge de nouveau le malade dont l’etat ne s’est pas modifi6, et lui demande s’il souffre. Le malade re¬ pond la en touchant son ventre, et son activite intellec- tuelle ne va pas au-dela de cette exclamation monosylla- bique en reponse a la seule question qu’il paraisse a propos de lui adresser. Le docteur Lamblin attribue la douleur ainsi manifestee a la distension de la vessie ; mais au lieu de poursuivre l’interrogatoire, il s’en tient a cette suppo¬ sition .

La parole est, dit-il, aussi difficile que le matin.

La nuit du 16 au 17 se passe comme la precedente, dans des conditions non specifiees.

CONSULTATION MliDICO-LEGALE. 73

Le lendemain, vers six heures du matin, le medecin traitant revient ; cette fois il examine le malade et ne I’in- terroge mfeme plus.

Gependant la paralysie de la vessie est devenue plus ma- nifeste. Des tentatives repetSes d’introduction de la sonde sont pratiquees soit par le docteur Lamblin, soit par le docteur Thierry, sans resultat. Le malade reste abso- lument inerte; pas une plainte, pas un mouvement. La faiblesse doit avoir 4te bien grande , car le docteur Thierry declare que la position defectueuse du malade dans son lit empSchait Toperation, et de fait c’est un des pires obstacles ; cependant ni lui ni son confrere ne se decident a replacer le malade dans un decubitus mieux approprie au cathdterisme.

Dans cette visite, qui se prolongs de sept a huit heures du matin, pas un mot n’est prononc6 de part ni d’autre. Les personnes presentes exigent qu’on renonce & de nouvelles tentatives d’introduction de la sonde qui fatigue le malade et le fait souffrir ; mais ni assistants ni medecins ne cher- chent a savoir du malade lui-mfeme s’il souffre ou s’il est fatiguS. Et cependant l’Ovacuation deTurine est si urgente qu'on agitela question d’une operation supreme : la ponc- tion de la vessie.

La s’arretent les informations medicates. Un dernier fait seulement, signale par le docteur Lamblin, est si etrange et ouvrela voie 4 de telles interpretations, que nous rap- portons textuellement le dire de notre confrere.

La ceremonie religieuse est achevee ; le docteur rentre dans la chambre et propose d’essayer, si l’on veut, des si- napismes, et « de mettre de l’eau fraiche dans la bouche pour humecter la langue du malade et faciliterla respi- tration, deux choses qu’il n’avait pas ordonnees dans la ma¬ tinee, voulant lamer le malade dans sonetat naturel » .

L’ expression a du mal traduire la pensee ; autrement, de quel droit un mOdecin s’abstient-il de soulagerun ma-

74 MARIAGE IN EXTREMIS.

lade, et pourquoi veut-il le laisser dans sod etat naturel ?

Vers onze heures, M. Humbert s’eteint par une decrois- sance graduelle de ses forces.

Quelle etait la maladie a laquelle il succombait et qui accomplissait son decours avec une si eflfrayante rapi- dite?

II est hors de doute pour nous comme pour nos Confreres que, pour employer une expression convenue, la mort est venue par le cerveau.

Les accidents nerveux consistent dans une paralysis du muscle droit interne de l’ceil gauche, anime par le moteur oculaire commun, dans une paralysie du facial droit, une paralysie musculaire de la vessie, ou ils doivent 6tre attri- bues a une contracture du droit externe de Fceil, a une contracture du sphincter vesical ; il n’est pas possible d'ad- mettre une contracture faciale.

I/association deces paralyses multiples, eparses, affect ant des nerfs sans rapports anatomo-physiologiques, ne peut ca- racteriser aucune affection cerebrale denommee, depuis la congestion jusqu’a l’apoplexie ou jusqu’d 1'infLammation du cerveau etde ses enveloppes. On ne retrouve la reunion de ces phenombues que dans le cas ou la lesion a envahi le cerveau tout entier, et, en compromettant la totality de ses fonctions, a determine accessoirement quelques alterations locales predominantes.

Malheureusement, l’examen n’a porte ni sur la circula¬ tion, ni sur i’dtat du coeur, ni sur la composition des urines, et cette omission est d’autant plus regrettable, que les gout- teuxsont sujetsades affections cerebrates graves, en rap¬ port avec l’6tat des arteres ou avec la secretion renale, et de nature k provoquet une mort ou subite ou rapide.

Quoi qu’il en soit, le symplome essentiel, celui qui revele k la fois le mode et l’etendue de la ldsion mortelle, c’est la sus¬ pension de l’activite du cerveau, la resolution subcomateuse qui, 4 elle seule et sans paralyses localis6es, suffirait it eta-

CONSULTATION HEDICO-LEGALE . 75

blir le diagnostic. Les paralysies de I’ordre de celles qu’on a observees ne sont que des epiphenomenes.

Cette torpeur somnolente, caracteristique des lesions ge¬ neralises du cerveau, se montre a des degrds divers, a cha- cun desquels correspond un abaissement plus ou moins pro- fond de l’activiteintellectuelle.

Dans le coma, qui en represente le dernier terme, l’intelli-r gence et la sensibilite sont absolument abolies. Dans l’etat demi-comateux, le malade est incapable de tout effort spon- tane volontaire. II faut une excitation provoquee, pour sol- liciter la mise en oeuvre de l’intelligence, commeil faut un stimulant pour decider un mouvement.

La mesure de l’activitd latente de l’intelligence peut alors s’obtenir avec une exactitude presque mathematique. Ces etats depresses sont d’une appreciation bien plus facile que les formes de maladies encephaliques actives etdelirantes.

\ ° V excitation est indirecte : il suffit d’eveiller le ma¬ lade en le toucbant, en agitant un de ses membres, en sol- licitant un de ses sens : la vue par une vive lumiere, l’ouie par un cri, pour qu’il rentre en communication avec le monde. C’est un veritable reveil ; le malade, sorti de son in¬ difference, exprime son 6tonnement, ses idees, ses impres¬ sions, et retombe dans son apathie maladive. Plus ce reveil est complet et durable, plus il rested’intelligence ; ces inter- valles de lucidite donnent,par leur duree et leur degre, la me¬ sure de l’intelligence persistante.

■2° L’ excitation indirecte est improductive.'Le malade, ex¬ cite meme par une vive douleur, demeure insensible intel- lectuellement, et inactif. Il faut, pour parvanir a un effort intellectuel, une sollicitation directe, par une question r4- pdtee au besoin et formulee it haute voix. L’effort n’exc&de pas la reponse a la question, mais cette, reponse est plus ou moins developpee et motivde.

La reponse se borne a une sorte d’acquiescement excla- matif, a une affirmation ou d une negation, a un geste, a

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MARIAGE IN EXTREMIS.

I’accomplissement d’un mouvement commaude, comme de tirer la langue, d’ouvrir les yeux, de remuer le bras. C’est, avant le coma complet, le terme extreme de l’impuissance intellectuelJe.

II est dtabli par les rapports des medecins quo M. Hum¬ bert se trouvait, des le 1 6 decembre, dans cette derniere condition, et que'la situation ne s’etait pas amelioree le 17 au matin.

Le malade ne fait a aucun moment un effort spontane d’intelligence. L’excitation reste sterile tant qu’elle n’est pas directe. Le docteur Marquis en est si convaincu par son examen prealable et sommaire, qu’ayant a rechercher 1’exis- tence possible d’une hemiplegie, il souleve lui-m&me les bras et ne demande pas au malade d’executer un mouve¬ ment volontaire.

Les tentatives'de catbeterisme ne'provoquent ni un cri, ni une plainte, ni un mouvement instinctif. Direque c< le ma¬ lade ne sentait rien, parce que la sonde avait fait fausse route » serait la moins admissible de toutes les expli¬ cations.

Les questions seules appellent un effort pour repondre ; mais le reveil est si court, qu’il ne se prolonge pas assez pour permettre au malade d’enoncer une idee ou de pronon- cer la plus courte phrase. Les seuls mots qu’on rapporte ne sont gukre que des monosyllabes a peine articulds.

L’expression de la pensee ainsi reduite a son moindre terme est tellement laborieuse, qu’on renonce mSme a la provoquer. Pendant le catheterisme de la vessie, qui dure pres d’une heure, on ne songe pas asavoir du malade si oui ou non il a souffert, et on ne recule qu’apres deliberation de- vant l’opdration grave et redoutee dela paracentese vesicale.

Gette impossibilite evidente de communiquer avec les me¬ decins etait-elle due a une insuffisance intellecluelle ou k une gfene mecanique de 1' articulation des mots ?

L’expose de nos confreres exclut toute incertitude sur ce

CONSULTATION MlilDrCO-LlilGALE. 77

point. I/articulation etait lente, difficile, indistincte, les mots entrecoupes ; il existait , comme le dit le docteur Marquis, une difficulty d’expression. On ne constate aucun des signes del’embarras mecanique de la parole qui accompagne certaines formes deparalysie. La parole expri- mait dans la mesure de ce que concevait ^intelligence.

Ccpendant il est decide qu’on procedera au mariage ; les medecins s’eloignent pour ceder la place a 1’officier de 1’etat civil, aux temoins et au cure de Ravibres.

Nous entrons ici dans 1’examen des temoignages extra- medicaux.

Le 16 decembre, M. Jacquemin , notaire , va visiter M. Humbert, avec lequel il parait.etre en relations habi- tuelles. La visite a lieu peu de temps avant la consulta¬ tion mbdicale ; le malade, interrogb sur sa sante, repond : a Qa m’a fait beaucoup de bien. » On suppose qu'il prend M. Jacquemin pour un medecin et on passe outre.

G’est, avec la phrase adressee au docteur Marquis, la plus longue proposition qu'on cite comme ayant ete textuelle- ment enoncee par le malade. On comprend que M. Jacque¬ min se retire sans meme se poser la question de savoir si dans cette situation mentale, M. Humbert pouvait avoir la capacite de tester.

M. le cure de Ravibres rend egalement visite au malade le 16 decembre au soir apres la consultation. Plus heureux et plus habile que nos confreres , il entre en conversa¬ tion 'suivie avec M. Humbert. Celui-ci lui fait des objec¬ tions au mariage, tirees de Pinterbt que lui inspirent ses parents et deleur situation de fortune. Incite *a se resoudre et a eviter par un mariage la punition celeste qu’il risque d’encourir, M. Humbert ne repond rien. Puis il se met a reciter ses prieres avec une telle volubilite, qu'on est oblige de lui interdire la parole, crainte d’un excbs de fatigue

La derniere phrase enoncee par le malade, si elle a un sens, est encore un refus 1 Et les acles civils ?

78 MABIAGE IN EXTREMIS.

A-partir de ce moment, M. Humbert n’articule plus une seule parole quelemot oui prononce deux fois, etle mot now, au dire d’un seul temoin, l’officier de F6tat civil.

Nous n’avons pas mission de discuter la deposition de M. le cure de Ravieres. En l'acceptant sans reserve, nous constatons seulement que le malade se montre, durant l’en- tretien, sous un aspect tout nouveau; tellement contradic- toire avecla marche incessamment. croissantede l’etat coma- teux etavec ce que l’experience enseigne, que nous renon- cons a expliquer cette anomalie.

Le mariage civil a lieu sans que l’etat de stupeur se modifie. L’assentiment du malade se borne a quelques signes de tete inlerpretes comme une affirmation, 4 un oui prononce 4 voix basse et repdtd, dit le temoin Gar- nier, d’ aplomb et intelligemment. Aucune autre mani¬ festation intellectuelle n’est ni produite ni m&me sollici- tee ; mademoiselle Berthe embrasse le mourant, qui garde sonabsolue impassibility

Pendant la ceremonie religieuse, M. Humbert est si Gran¬ ger a ce qui se passe autour de lui, que le cure de Ravieres depose en ces termes : « Je ne pourrais dire siM. Humbert avait, pendant cette ceremonie, toute son intelligence ; e’est une chose qui regarde les medecins. »

Nous avons exactement reproduit les fails consignes dans 1'enquete, et qui servent de base a notre information me- dicale.

II est acquis que le malade, non-seulement n’avait pas l’u- sage complet de ses facultes intellectuelles, mais que l’intel- ligence etait a ce point reduite, que les medecins avaient renonce a constater les phenomenes subjectifs, c’est-a-dire ceux dont le patient seul peut rendre compte ; que les assis¬ tants, par une notion instinctive dont on ne saurait mfi- connaltre l’importance, r^duisaient leur interrogatoire aux plus bumbles formules, s’informant si on les reconnaissait, acceptant un signe de t6te douteux comme le t^moignage

CONSULTATION MEDICO-LEftALE. 79

suffisanl de cette reconnaissance et se tenant pour satisfaits.

Dans ces conditions avouees et d’ailleurs en rapport avec- les autres symp tomes de la maladie, M. Humbert etait-il > en etat de comprendre V importance de I'acte qu’il faisait, et par consequent de donner un consentement valable ?

Nous n’Msitons pas a repondre negativement.

Si le consentement au manage impliquait seulement l’ac- quiescement a la volonte d’autrui, on serait en droit de se demander jusqu’a quel point un mourant, au moment ou il va succomber a une affection cerebrale doutle caractere do¬ minant est la stupeur inconsciente, etablit un rapport motive entre la demande et la reponse. Les medecins eux- m&mes sont tellement convaincus de l’impuissance intellec- tuellede M. Humbert, qu’ils le jugent bors d’etat de declarer s’il souffre oui ou non, et qu’ils n’enoncent pas un seul symptome dont le malade ait rendu compte.

Le consentement a son propre manage n’a, croyons-nous, de valeur morale qu’autant qu’il suppose une deliberation prealable, si courte, si sommaire qu’on voudra, mais ou le contractant s’ est represente le pour et le contre.

M. Humbert etait, du fait de sa maladie, incapable d’un effort dont rien netemoigne et qui excedait de beaucoup les forces epuiseesde son intelligence. Personne d’ailleurs n’ at¬ tend de lui au-dela du oui legal. A peine le mot est-il plus ou moins distinctement articule, que les temoins quittent hativement la chambre sans avoir la pensee de donner au mourant le t4moignage inutile d’un interet affectueux. Le malade, qui comprenait, suppose-t-on, toute la portee d’un acte aussi grave que celui qu’il venait de faire, n’aurait pas compris le sens d’un adieu 1

L’impression des assistants les plus inexperimentes est non pas une preuve, mais un element de preuve considerable pour le mMecin appele ii decider de l’etat intellectuel d'un malade qu’il n’a pas dte a meme d’examiner. Or, qu’ils aient on non affirm^ que M.Humbert leur avait paru jouir de son

80 MARIAGE IN EXTREMIS.

intelligence et se rendre compte de cequi se passait, tous les assistants, les medecins et les autres, ont agi, a, leur insu, comrae s’ils etaient assures du contraire.

A. Tardieu, Ch. Lasegue.

L’affaire aet6 plaidee devant le tribunal civil deTonnerre et le tribunal, dans son audience du 24 aout 1871 , a rendu un jugement tres-fortemeut motive dontnous regrettons de ne pouYoir reproduire les considerants et qui conclut ainsi:

Par ces motifs:

Dit qu’aux termes de l’art. 1 46 du Code Napoleon il n'y a pas eu manage entre Achille Humbert et la demoiselle Lambert ;

Dit qu’il n’y a eu non plus reconnaissance de paternity ni legitimation de la demoiselle Louise Lambert;

En consequence, declare nul et de nul eflfet l’acle inscrit sur lesregistres de l’etat civil de la commune deNuits-sous- Ravieres, k la dale du 17decembre 1868, et qui est relatif auxdits mariage, reconnaissance et legitimation ;

Ordonne que le present jugement sera transcrit sur les registres de l’etat civil de ladite commune et que mention en sera faite en marge de l’acte dont s’agit;

Declare le present jugement commun avec Charles Hum¬ bert ks-noms qu’il agit, et condamne les defendeurs aux depens.

SOCIETES savantes

Soci6t6 m6dico-psychologique.

Seance du 43 novembre 4 874. Prdsidence de M. J. Falret.

Lecture et adoption du proeds-vcrbal de la stance prdcd- dente.

Correspondance et presentation d'ouvrages.

M. le docleur Michea, adresse au President de la Socidtd une leltre dans laquelle il demande un congd de six mois. Accord d.

M . Darnis dcrit pour remercicr la Socidtd de l’avoir nommd membre correspondant.

Lettre du docteur Caloiro annoncant i’envoi a la Socidtd d'une brochure intitulde : le Plessimetre et le sldLoscope. Cette brochure nous est parvenue et sera ddposde dans nos archives.

M. Belhomme fait hommage a la Socidtd d’un exeroplaire de son travail publid en 4 849, sur I’influence des evenemems politi- ques sur le developpement de la folie.

La Socidtd regoit les comptes-rendus de la Socidld de md- decine de Nancy, et diverses publications pdriodiques.

Rapport de candidature.

M. Foville lit le rapport suivant sur la candidature de M. le docteur Drouet, raddecin-ad joint de l’asile de Ville-Evrard.

Messieurs,

J’ai l’honneur, au nom d’une commission composde de MM. Billod, Dagron et Foville, de vous prdsenter le rapport suivant sur la candidature de M. le Dr Drouet, au titre de membre correspondant de notre Socidtd.

M. Drouet a soumis a noire examen plusieurs travaux dont je vais vous donuer nn apergu rapide.

Sa these inaugurate est consacrde a l’dtude de la convalescence dam les maladies mentales. Le sujel est traitd d’une manidre annai.. MEo.-rSYCH., 5' Sdric, t. vii. Janvier 48T2. 6.

82

SOCIETE MEDICO-PSYCIIOLOGIQUE.

conforme aux donndes ordinaires de la science, sans que rien de saillant ait frappd mdn attention. L’auteur signale, avec raison, selon moi, la tres-grande raretd des gudrisons com¬ pletes rdellemenl produites par une affection physique inter- currente, jouant le role de crise. II admel comme plus frd- quentes les crises de cause morale, mais il prdmunit en meme temps contre les dangers que peuvent entrainer les vives secousses de cet ordre, et recommande de ne les provoquer qu’avec la plus grande discretion.

Les crises physiologiques, ielles que le retour des rdgles ou d’un flux hdmorrho'idal, lui paraissent mieux dlablies; mais sonl-ce la de vdrilables crises, et lorsque les phdno- menes de ce genre coincident avec la convalescence des maladies mentales, doit-on les considdrer rdellemenl comme la cause de l’amdlioration mentale? Ne sonl-ils pas pluLSt, ainsi que cetle amdlioration elle-meine, 1’effet d’urie cause plus gdndrale qui conduit h la gudrison par le, rdtablisse- ment simultand de l’dlat normal dans les diffdrentes fonctiOns physiques, intellectuelles? M. Drouet s’Cst encore dtendii silt 1’attdnuation progressive du ddlire, sur l’dlat de ndvropalhie gdndrale qui, suttout chez les personnes lldrdditairement prd- disposdes, survit encore quelqUe temps au ddlire proprerhent dit et exige tant de mdnagements et de circonspectiOU daiis la conduite du malade aussi bien que dans celle dU mddecln. 11. -parle d’une maniere qUi rndtite une approbation complete de la ndcessitd d’attendre qU'ude dpreuve suifisamment longue ne laisse plus de ddute sur la solidild de la gudrison, pour accoraer leur sortie aui malades Indigents qUi aliront besoin de gagner leur vie par le travail aussildt qu’ils ne seront plus a l’asile^ Pour deux qui, appartenant aux classes aisdes, n’ont pas a subir les memes ndcessitds, il recommande l'empioi sagement gradud des sorties^ courtes d’abord, plus longues ensuite, celui des distractions et enfin des voyages. Ce sont la de sages prdoeptes que tous les mddecins s’ac- cordcnt a mettre en pratique.

Dans une note manuscrite* coUrte mais trds-substantielle^ M. Drouet donne quelques tenseignements, accompagnds de ses vues personnelles, sur l’inlluence que les ddsaStres des anndes 1870-1871 paraissent avoir exercds, sur la frdquence et les formes prddominanteS des maladies mentales, parmi la population indigente du ddpartement de la Seine. Tout, dans cette note, ndus montre, chez l’auteur> une grande jUOtesse

SEANCE DU 13 NOYEMBRE 1871. 83

d’observalion et uae veritable maturitd de jugement-, tout nous parait mdriter une approbation complete.

II signale, parmi les alidnds lornbds malades dans Ces der- niers temps, « deux grands dtats pathologiques pour iiinsi » dire constitulionnels : l’alcoolisnie chez les hotnmes et » l’andmie chez les femmes »..

« Les hommes, dit-il, livrds 8 une oisivetd fatale par le chomage des grandes industries; ddmoralisds par nos ddsns- tres, privds de nourriture vers Id Dn dU sidgn, exposds a un froid rigoureux, presque sansmoyen de chaulfnge et appelds a supporter des fatigues ou des pdrils auxqtiels rien he les prdparait, onl bu pour chasser l’ennui et la preoccupation, poiir combatlre le froid el pour soutettir leuts forces, en suppldant par l’usage exeessif des spiritueux a l’insuftisance de l’ali- mentation pendant les derniers mois du sidge. Je ne veUx pas parler ici des ivrognes de profession qui encombrent habi- tuellement les asiles de la Seine. Leur nombre n’a du dirhi- nuer qu’autant qu’ils se sont fait ddciinef ddtiS les aventtires ou ils se sont jdtds aux dernidres heures de la Comitiiine. Des renseignements qui s’accUmulent de jour eh jour mJoht en eflet convaincu que celle-ci a recruld nombre de ddfenseurs parmi nos ancieiis maiades alcooliques.

» La situation faite aux malheureuses feihniBs des classes peu aisdes, dtait plus triste dnedre et Ids fend, StlrtoUt, plus dignes d’intdret. La plupart ont passd par des inqiiidtudeS crUelles et ont subi des privations exddssives sans tromper leurs soufirances par l’ivfessd. Presque toutes eelles qui nous arrivent aujourd’liui A 1’asilB prdsentent 8. un haut ddgrd les sighes dlassiques de l’andmie et de la chlorose : p81CUr de la peau et des muqueuses, pafBSSe musetllaire, palpitdlidhs, bruit de souffle doux aU premier temps de la fdvolulion car- diaquej troubles gaslriques et ndvralgies diverses. Elies ont subi le grand mal qui s'appelle la misdfe. »

M. Drouet n’a constatd chez les alidnds dont la maladie peut dtrd attribude 8 ces dprCuvCs, auCUii symptome sjpdci- tique; ils fenlfent dans les divisions gdndralement accepldes de l’alidnalion mentalej seulemeht, comme cela 'parait s’ob- server d’une maniere de plus eh plus gdndrale, ies cas de manie franche sont trds-rafes cOmparalivement 8 ceux de lypdmanie; et dans les pins confine les autres, les hallucina¬ tions de l’ou'ie sont les plus frdquenles.

Plus loin, I’auteur mehtionnC uh fait trds-curieux, ires-

84

SOCIBTE MEDICO-PSYGHOLOG1QUE. important a mon avis, ct qui ne me parait pas avoir encore did sufiisammenl signald a 1’attenlion. Pour moi, c’esl le fait le plus remarquable que j’aie eu occasion d’observer pendant la durde des deux sidges que Paris a eu a subir.

Voici ce qu’a remarqud M. Drouet. De l’asile de Ville- Evrard il avait did envoyd, avec 630 malades, a celui de Vaucluse; tout, dans les cireonstances qui se produisaient aulour de ces malades, auraii du leur rappeler l’idde de la guerre, ets’ils avaient joui de leur raison, ils n’auraient pas manqud de prendre une vive part aux dvdnemenls qui se sueeddaient d’une maniere si funeste. Mais non; ils restaient impassibles et indifierents; deux ou trois faisaient- inlervenir dans leur ddlire l’inftuence prussienne. a Chose plus curieuse » encore, ajoute-t-il, malgrd le bruit incessant du canon et » malgrd lant d’aulres signes d’invasion, chaque matin, cer- » tains alidnds ne se lassaient pas de rdpdter que nous n'd- » tions nullement en guerre et que nous usions de prdtexLes » ddrisoires pour prolonger leur sdquestralion. Quelques » incrddules s’dvaderent meme et nous furent ramends par » les Prussiens, 5 peine convaincus du blocus de Paris ou ils » avaient voulu pdndtrer ! »

Ce que M. Drouet a vu a l’asile de Vaucluse, je l’ai moi- mdme constatd, chaque jour, pendant plus de six mois, a la maison de Charenton, et dans des conditions encore plus frappantes. La vaste dtendue de campagne qui se ddroule sous les yeux des pensionnaires de cet dtablissement prdsentait le spectacle mililaire le plus varid et le plus dmouvant de rdalisme. Une partie notable des faits de guerre qui se succddaient au sud de Paris dtait accessible a leurs regards. Trois forts, plu- sieurs redoutes, les batteries dchelonndes le long d’une longue ligne de tranchdes ne pouvaient pas tirer un coup de canon, el Dieu sait si l’on dpargnait la poudre ! sans que la vue et l’ouie fussent dgalement impressionndes. Les combats de Villejuif, de Choisy, du Rond-Pompadour, de Crdleii et de Montmddy, se livraient en partie sous leurs yeux, et c’dtait dans louLes ces directions un va et vient continuel de troupes, d’arlillerie, de convois d’ambulance ou de munitions ; le pays lui-mdme dtait rempli de soldats. Sans doute, certains des pensionnaires de la maison suivaient avec un vdritable intdret les scenes successives de ce drame dmouvant, mais leur nombre dtait restreint a un degrd qui renouvelait chaque jour ma surprise. A part ces rares exceptions, les malades restaient

SEANCE DU 13 NOVEMBRE 1871. 85

indiffdrenls, compldtement dtrangers a- tout ce qui arrivait si pres d’eux; trop dmoussds dans leur impressionnabilitd ou trop absorbds dans la contemplation intdrieure de leur ddlire, ils ne prenaient pour ainsi dire aueune part aux dvdnements exldrieurs,

D’autres, et ce sont ceux dont l’observation a dtd pour moi l’objet de l’intdrdt le plus vif et de l’dtonnement le plus grand, dtaient bien en dtat de comprendre les dvdnemdnls ; mais, corame les malades cilds par M. Drouet, jamais ils n’ont voulu en reconnattre la nature vdritable, ni croire a la rdalitd de la guerre. Ils voyaient, ils entendaient tout, mais interprdtant tout dans, le sens de leurs conceptions ddli- ranles, ils niaient qu’il y eut la rien de sdrieux et soutenaient que l’on faisait tout cela uniquement pour eux et pour les tromper.

Quant a 1’explication, elle variait naturellement avec le ddlire de chacun. C’est ainsi que M. X... nous rdpdtait tous les jours, que celte prdtendue guerre n’dtait en rdalitd qu’une comddie dont toutes les scdnes avaient dtd rdgldes d’ayance entre la Prusse et le gouvernement frangais. La preuve, c’est que toutes les qymes, fusils et canons, n’avaient jamais dtd chargds qu’a poudre. Tout ce que l’on disait du nombre des morls ou des blessds n’dtait qu’une pure invention. Si, par hasard, une balle avait dtd lancde, c’est que quelque malfai- leur l’avait frauduleusement glissde dans son fusil; mais, a coup sur, il n’y avait pas eu un seul canon ehargd a. boulet. Du bruit, et rien de plus. Bien des gens, sans doute, dtaient pris a cette comddie, mais M. X... n’dtait pas de ceux-la. inutile de vouloir le ddtromper a cet dgard; il savait a quoi s’en tenir.

Un autre, quise donne le nom de prince Paul-fimile et qui, ddsignd par le doigt de Dieu, pour monter sur le trdne de France, n’en reste dcartd que grace aux maldflces dlectriques d’une socidtd secrdte a laquelle il a donnd le nom de Catho- lico-Sodomie, lisait rdgulierement les journaux et suivait tous jes dvdnements d’une maniere en apparence trds-lucide ; mais quand il s’agissait de les interprdter, il n’hdsitait pas a ailirmer qu’il n’dtait pas assez sot pour prendre au sdrieux ni les rdcits qu’il lisait, ni le bruit de l’artillorie qui tonnait sans cesse. Pendant le second sidge et la terrible canonnade des derniers jours du combat dans les rues de Paris, il conserva la mdme altitude. Aujourd’hui encore, ii vous assure qu’il n’a jamais dtd

86 SOCIETE MEDIC0-PSYCH0L06IQ0E.

la dupe de tout ce qu’on lui a dit; qu’il sait bien que Paris u’a jamais et6 assidgd pour de bon; que tout le bruit qu’on a entendu etait produit par des imbeciles qui faisaienl semblant de tirer le canon pour s'amuser, mais dont le but reel etait de le pousser a bout, lui prince Paul-Emile, et d’avoir un prij- texte pour le faire crever de faim en rdduisantde plus en plus le regime alimentaire de toute la maison.

Passant sous silence un certain nombre d’observaiions plus ou moins analogues, je yous demanderai la permission de donner encore quelques details sur un capitaine de la garde impdriale, atteint de ddlire de persecutions avec hallucinations multiples, et entry a Charenton quelques semaines seulement avant la declaration de la guerre.

L’on aurait eu tout lieu de supposer qu’en raison de sa pro¬ fession, de ses nombreuses relations dans l’arm6e, de sa luci¬ dity relative qui a bien des dgards etait parfaite, le capitaine Z... serait l’un des pensionnaires de la maison qui s’intdresserait le plus aux evdnements militaires et qui suivrait les peripy- ties de la guerre avee le plus de competence, et, si Ton peut s’exprimer ainsi, le plus de participation personnels, du moins en esprit et en intention. Ce fut precisement tout le coqtraire qui arriva. M. Z... n’a jamais cesse de se monLrer rebelle aux verites les plus dvidentes, insensible aux plus doujoureuses realites. La declaration de guerre, les ddfaites de Woerth et de Reischohflen, les grandes batailles sous Metz, le siege de celte ville et eelui de Strasbourg, le ddsastre de Sedan, la chute de l’empire, son remplacement par la Rdpublique, l’inr veslissement de Paris, la capitulation de Metz par suite de la^ quelle son regiment et tons ses caraarades devenajent prison^ niers, les combats sous Paris dont il voyait divers episodes de ses propres yeux, le bombardement des forts qu’il entendait sans interruption, la capitulation de la capitale, les defailes de Chanzy et de Rourbaki, l’insurreclion de Paris et ses suites de^ plorables, le second siege et la reorganisation d’une nouvelle armee francaise, tout est reste pour lui comme non avenu,

Chaque dvenement lui etait raconte par plusieurs personnes difl'erenles ef jamais iln'a voulu en croire un seul mot. 11 n’a jamais cesse de soutenir que la France etait on paix, l’Empe- reur aux Tuileries, que les communications etaient iibres et que c’etait pour faire cause commune avec ses persecuteurs que l’on refusait d’enyoyer ses leltres a ses parents et de luf faire parvenir leurs reponses; que Lout ce bruit fait aqlour de

SEANCE DTJ 13 NOVEMBBE 1871. 87

la maison par la canonnade, <5Lait l’ceuvre de quelques pfliciers de son rdgiment, ses ennemis ddclards, acharnds a. le tour- menter et dont il nous disait les noms.

Tout a 616 employd pour le dissuader et rien n’a rdussi. Rdfraclaire a tous les arguments, il y rdpondait par des fins de non-recevoir ou des ddndgations systdmatiques.

Je lui donnais moi-mdme les Journaux qui racontaient en ddtail les grands dvdnements qui se succddaient d’une ma- nidre si lamentable pour la France et pour son armde. Il les lisait devant moi sans la moindre dmotion, el me les rendait en disant, avec son sourire ironique, que c'dlait une feuille imprimde par ses ennemis, uniquement pour le tromper, puis il me reprochait amicalement de me faire le complice de cette supercherie. Il m’est arrivd de lui remettre, le mdme jour, cinq ou six journaux diffdrenls, portant la mdme date, rela- tant les mdmes faits ; il les a lus avec la mdme incrddulitd, assurant qu’ils dlaient tous de faux journaux, imprimds a sa seule intention, par des persdcuteurs tellement acharnds qu’ils ne reculaient devant aucun sacrifice d’argent.

Malgrd toute l’dnergie que l’on a mise a lui affirmer que la garde impdriale dlait partie en campagne, puis investie A Metz, puis prisonni&re en Allemagne, puis dissoute a sa rentrde eh France, il a persists, sans aucune interruption, a dcrire chaque jour a son colonel et aadresser ses lellres a Versailles,. pour demander justice conlre les mauvais procddds de Messieurs tels et tels, ses coll&gues, qui, apres lui avoir fait toules les avanees possibles, le faisaient renfermer a Charenton, ou ils continuaient a le,tourmenler et a refuser de se battre avec lui,

Et pendant qu’il faisait preuve, a chaque instant, d’une per¬ version aussi profonde et aussi gdndrale de l’intelligence, par sa mani&re d’apprdcier les dvdnements du jour les mieux faits pour l’intdresser el le convaincre, il continuait a certains mo¬ ments, a parler sur-diffdrentes questions d’histoire, de litldra- ture, d’art militaire, ou sur ses afiaires de famille, d’une ma¬ nure assez spdcieuse pour donner le change sur son dlat de trouble intellectuel. Une personne non prdvenue de son ddlire, et qui l'aurait enteudu alors, n’aurail pas manqud d’af- iirmer qu’il dtait tout a fait raisonnable, et injustement retenu dans un asile d’alidnds.

L’inldrdt qui me parait s’attacher a ces observations n’est pas une simple affaire de curiositd !...Le capitaine Z,,commeles deux autres malades dont je viens de parler, et plusieurs '

88 SOCIETE MJSDICO-PSYCHOLOGIQDE.

aulres analogues dont j’aurais pu parler encore, etaient tous des attends persecutes, de ceux dont on dit que le ddlire estpar- tiel et que l’on aurait appelds, il y a quelques amides, ou que l’on appellerait encore, des monomanes. Or, sans youloir atlri- buer au mot de monomanie le sens trop dlroit de ddlire sur un seul et unique point, que bien peu d’alidnisles Youdraient soutenir aujourd’hui, les fails observes par M. Drouet el ceux que je viens moi-mdme de rapporter ne sont-ils pas de nature a dbranler bien fortement merne la thdorie moins exelusiye d’aprds laquelle, par suite de l’inddpendance rdciproque des facullds, il n’y aurait dans la monomanie qu’une ldsion par- lielle de cesfacultds, sans alteration gdndrale deleur ensemble? Pour nous, ce qui nous a frappd le plus dans cette sorte d’dpreuve de psychologie expdrimentale, dont les elements etaient fournis par des dvdnements grandioses dont 1’hisloire ne perdra jamais le souvenir, ce fut de voir k quel point la perversion des appreciations, la lesion de l’intelligence, l’abo- lilion du jugement devaient elre profondes et gdnerales chez des attends en apparence raisonnables a tant d’dgards; et en voyant a quels ddveloppements imprdrus se pretaient les con¬ ceptions ddlirantes en apparence les plus liinitdes, je me de- mandais si jamais, dans un cas de mddecine ldgale, on pour- rail aflirmer qu’un acte commis par un monomanique n’avait aucun rapport avec l’objet de son ddlire.

Les details dans lesquels je suis enlrd sur la note manu- scrite de M. Drouet m’interdisent devous parler longuement de ses autres travaux ; mais ils sont imprimes dans les Annales, et par consequent k laportde de chacun de vous.

Les principaux sont la traduction d’un memoire anglais du docleur Tuke sur la folie artilicielle (nov. 1865 et mars 1866) et un memoire original tout recent sur le diagnostic de la paralysie gdpdrale (juillet et septembre 1871). Dans ce travail, M. Drouet, sans meconnailre les progres tres-rdels faits depuis un certain nombre d’annees dans la connaissance de la para¬ lysie gdndrale, montre qu’il y a cependant un certain nombre de cas dans lesquels le diagnostic de cette maladie reste tr6s-dil— ficile ou obscur pendant un certain temps, surtout lorsque Ton n’a pas de renseignements trfis-exacts et trSs-detaill6s sur les antecedents du sujet. A l’appui de sa th6se, il fournit comme preuve absolument demonstrative, les observations d’une serie de malades sur lesquels plusieurs mddecins dgale- lement experiments ont fait, dans l’espace de bien peu de

SEANCE DU 13 N0VBMB1IE 1871. 89

jours, des certificats concluant, les uns a l’exislencede la pa¬ ra lysie gdndrale, les autres a celle d’une autre esp&ce de folie. Mais le principal mdrite de ce mdmoire se trouve, a mon avis, moins dans le rapprochement de ees certificats contradietoires, que dans les remarques originales remplies de sagacitd que l’auteur fait sur chaque question obscure de diagnostic diffd- rentiel, remarques dont l’dlude attentive peut contribuer dans l’avenir, a faire dviter de semblables erreurs.

Vous voyez, Messieurs, que les titres scienlifiques de M. Drouet sont ddja sdrieux. A plusieurs dgards, ils sont plus qu’une promesse et ddnotent un pratieien rompu a la con- naissance des malades. II est tout naturel, du resle, qu’il en soit ainsi, car depuissept ans M. Drouet n’a cessd d'observer les alidnds et de contribuer aieur traitement. II a did succes- sivement interne de 1’asile Saint-Yon de Rouen et de 1’asile Sainte-Anne a Paris. Acluellement il est mddecin-adjoint du grand asile de Yille-Evrard, et a ce litre il a dtd pendant touto la durde de l’investissement de Paris ddtachd a l’asile de Vau- cluse. J’ai done l’honneur, Messieurs, de vous proposer d’ad- metlre M. le docteur Drouet au nombre des membres corres¬ pondents de la Socidld mddico-psychologique de Paris.

M. Billod. Je n’ajoulerai qu’un motau rapport de notre col- ldgue M. Foville ; je connais M. Drouet, je l’ai vu a P oeuvre, et je n’ai eu qu’a me louer de son ddvouement aux malades, je lui rends bien volontiers devantvous ce tdmoignage de l’estime que j’ai pour son caractfire.

M. Rousselin. M. Drouet a laissd les meilleurs souvenirs dans les asiles ou il a passd; il est digne a tous dgards du litre qu’il sollicite de vous.

A l’unanimitd .des suffrages, M. Drouet est nommd membre correspondent de la Socidtd mddico-psychologique.

M. Muddy. Je demand erai a M. Foville, a l’occasion du rap¬ port qu’il vient de nous lire, quelques renseignements sur un jeune officier que j’ai rencontrd le jour de la bataille de Cham- pigny, alleint d’un violent accds de manie aigud. Je l’ai fait conduire a la maison de Charenton.

M. Foville. Je me souviens du fait dont parle M. Mundy. Le jeune officier dont il s’agit eul en effet un acces de manic aigud qui dura fort peu. Le calme revint au bout d’une dizaine de jours, el le malade sorlit en apparence rdtabli J’ai appris depuis qu’il s’dtait suicidd, et qu’il yavait des antdcddents hd- rddilaires.

90

SOCliSTE MlilDICO-PSYCHOLOGIQUE.

Eloge da Griesinger.

M. Bbiemie de Boismont. ......

(Ce travail est publid en tete de nos Iravaux originaux).

M. DeeAsuuve. A propos des r&gles correlatives a la cure ou ti l'amdlioration des folies, je m’associe volonliers au senti¬ ment de M. Drouet. Dans beaucoup de cas, je le crois, le rdta- blissement desmeustruesest, selon toute vraisemblance, un rd- sultal plutot qu’une occasion de la solution morbide. Celle suspicion, ndanmoins, ne devrait pas elre gdndralisde outre hiesure. II y a 7 ans, je donnais des soins a une pseudomono¬ mane ballucinde, que ses fausses sensations entrelenaient dans une irritation et un ddsespoir cruels. La cdphalalgie dtait pro- fonde, le visage vultueux, la peau seche et chaude, le pouls de¬ prime et frequent, le sommeil trouble par des cauchemars. In- ddpendamment de la constipation et d’une tension abdominale presque constante, les rSgles n’avaient pas could depuis sept a huit mois. Sans negliger les autres symptomes, j’dpiai pdrio^ diquement les indices d’un retour, que je m’appliquai a se- conder. Le calme revint avec le flux catamdnial.

Un sueces pared et fort prompt se produisit chez unejeune fllle de24 ans qui, par suite d’une chule au fond d’un puits, dtait tombde dans une morne stupeur, traversde par des iddes de crainle et de suicide. Ses rdponses dlaienlpour la plupart sen-, sees, mais la confusion de sa mdmoire dtait telle qu’elle ne re- connaissait pas,uneheure apres, lespersonnes qui la visitaient. Pupillestrds-dilatdes, tdtevide. Get dial, de plus en plus sdrieux, durait depuis 6 mois. Aussitot que la menstruation, capricieuse et par pertes, fut rentrde dans ses limiles, il s’opdra dans l'in- telligence et le moral une mdtamorphose complete,

M. Foville a signald, aTdgard de quelques monomaniaques, une particularitd curieuse par son analogie chez les uns et les autres. Etle est vulgaire en pared cas, mais rarement au mdme degrd. Etle consiste a rapporter a soi tous les dvdnemenls du dehors et a y trouver des causes de persecution, Un de mes malades, aujourd’hui convalescent, ne pouvait entendre parler aulour de lui ou apercevoir quelqu’un a une fendlre, sans in- duire, de ces circonstances, despreuves manifesles de complot. S’d lisait des journaux, noiajnment des feuilletons, d se croyait peint dans tel ou tel personnage, et, suspectapt le per¬ il de qui l'avait trahi, se montrait disposed le ddnoncer ii la po-

SEANCE DU 1 3 NOYEMBBE 1874. 94

lice. Unjour, obsddd par son tourment imaginaire, il fit cette fausse demarche.

L’exemple personnel a M. Foville est un specimen rpre. Si complexe que ful sa Iranse ddlirante, noire savant colldgue dtait-il autorisd a reprendre la thSse de la solidarity des faoub- tds eta reconnoitre, dans 1’aberration la plus isolde, une ldsion partielle de ^intelligence ?

11 resle la un point noir qu’il importe d’dclaircir. Tenons compte des faits comme ilssont etne nous payonspas de mots. Autre est lc ddlire parliel et le ddlire gdndral, et nul ne s'avisera d'identifier, avec un maniaque, unexcild maniaque, un stupide ou un ddment, le sysldmalisant calme, logique et raisonnable en dehors de sa sphfere aberrative. Le mal differe non de degrd, mais de nature.

Quant au mdrile scientiflque de Griesinger, 1’espSce de ter¬ giversation qu’on lui a reprochde s’explique fort bien. Esprit dtendu et sdrieux, observateur sagaco, il cherchait son orienr talion, Tant qu’il se mouvait dans 1’ordre des faits aceessiblos, son talent se montrait puissant. Il avait la simplicity et la prdr cision. Les nuances qu’il saisissait dans les ddtuils se tradui- saierit souvent en ddlicates remarques, en apergus pratiques judicieux, Mais ses aspirations dtaient plus dlevdes. AmbitieUx d’arriver k un iddal, il voulait systdmatiser la science menlale, fixer la loi des phdnomenes, asseoir, sur une base logique, la clas¬ sification des folies et s’en order un cpilerium pour les indi¬ cations psychologies cliniques et ldgales.

C’est la qu’il devait dchouer; parce qu’au lieu de suivre la Mdthode baconienne, qui renferme la conception dans un cercle rigoureux, il s’est flaltd d’atteindrelebut, enprdlevanlun tribut de lumieres aux sources varides de la psychologie, de la physio* logic phimique et pxpyrimentale, de l’histologie et de la cli- nique. Or, de I’aveu commun, la psychologie, dans ses prin? cipes, est tout arefondre. D’autre part, les ddcouvertes ehijnU ques, expdriraentalesetmicrographiques, si ingdnieusesqu’elles soient, ontjusqu’ici fort peu avancd leprobldme des rapports entre les modifications du syslemenervcuxet les manifestations mentales, normales ou pathologiques. La confusion n’est pas moindre, enfin, dans l’inlerprdtation des faits morbides.

Comment, envisageant comme vraiesdes donndes a ce point suspectes, consliluerunddifice rdgulier?Griesingern’a construit qu’un labyrinthe dont lui seul avait le fil,’ Ce fil, onfinit par le saisir et.s’en aider, non sans s’apfereevoir queTauteur s’esl lancd

92 SOCIETE MEDICO-PSYCHOEOfilQTJE.

duns une voie artiGcielle. Que dans sa marche il s'y soit frd- quemment dgard, ce n’estpas douleux. De la ses hesitations et sonapparenle mobilild. IlseheurlaitA des contradictions, et, en rdalild, loin dcdissiper lesombres quiregnent encore sur ledo- maine mental, il les aurait plulot dpaissies. A ses generalisa¬ tions prdcongues, ndes del’assouplissement des faits fi ses theo¬ ries, maintes observations, qui luiont ete echappe,rdc&lent les objections qui les ebranlent cl les detruisent. Elies ont nui A la clarte des devanciers.

Ses efforts, toutefois, n’auront pas ete superilus. Le genie serl mdme dans ses ecarls. Ceux qui, avec un semblablc desir de perfeclionnemenl, auront pdnetrd le secret de son dchec pourront, dvilant l’ecueil, et sur un terrain plus sur, reprendre fructueusement l’ceuvre progressive de nos conqudles.

M. Muhdy. En ma qualite d’etranger je dois remercier M. Brierre de Boismont qui n’oublie jamais les etrangers, et plus particulidrement encore dans celte circonstance oil il a fait Moge d’un collegue qui m’a honord de son amitie la plus inlime.

Il n'etait pas seulement un grand savant, mais encore un grand praticien et un homme de bien. Les adversaires de Griesinger sont dans l’erreur quand ils disent qu’ils ne con- naissait pas les abends. Il a vdcu avec eux pendant plus de vingt ans depuis l’dpoque ou il a commence a professer A Winnenthal et Gcettingue, puis a Zurich, jusqu’au moment ou il estdevenu professeur de mddecine mentale A Berlin. 11 au¬ rait pu rendre encore de grands services a la science et a l’hu- manite si la mort ne l’avait pas prdmalurement surpris. Son nom et ses oeuvres resteront pour toujours dans la spdcialitd que nous cultivons.

M. J. Falret. Je crois qu’on ne se rend pas suffisamment compte de ce quo j'appellerais revolution scienlifique de Grie¬ singer. Il y a eu dans ses productions deux phases, la pre¬ miere ou la Psychologie domine, la deuxieme qui sc prdparait, qui reste incomplete, et dans laquelle, laissanl un peu de cold les dtudes psychologies, Griesinger se livrail A des etudes pratiques et cliniques, indiquant un sdrieux observateur.

On l’a trop jugd sur la Psychologie, sans lenir compte de ses tendances somatiques qui dtaient Ires-accusdes. 11 y a done en lui lc philosophe, le psychologue, mais d’autre part le clinicien, le praticien. Dans les dix dernifires anndes de sa vie e’est la le caracldre de ses travaux. En France on ne le

93

SEANCE DU 43 NOVEMBRE 1871. connaissait que par son traitd d’alidnalion mentale, el oh l’a in- compldtement jugd. Cela est si vrai qu’il disait de lui-meme : « Si j’avais a refaire mon livre, je le ferais tout autrement. » II faut prendre cel ouvrage pour ce qu'il esl rdellement, c’esl la pathologie gdndrale degla folie, c’est une sorte de preface d’un ouvrage sur la folie, dont les etudes cliniques auxquelles ils se livrait auraient 616 le complement. Je pense que c’esl ainsi qu’il faut juger Griesinger.

M. Luniek. Je ne veux pas amoindrir les eloges donnds a Griesinger, mais il est incontestable qu’en Allemagne, en Suisse, aussi bien qu’en France, il a etejugd beaucoup plus homme de doctrine que de pratique. Je m’associe cependant aux appre¬ ciations gdndrales que M. Brierre de Boismout vient de nous formuler dans son dloge.

La stance est levee a 6 beures.

A. Motet.

RfiVUE DES SOClfiTES SAVANTES.

Academic de medecine de Paris.

Annde 4 870 (4).

Introduction a l’ etude de la philosophic dans ses rapports avec la medecine ; de l’ habitude ; par M. le Dr Jolly, meiribre de ' l’Acaddrtiie (sdance du 4er fdvricr).

L’habilude, dit M. Jolly, est comme rimilalion une loi de 1’dtat social, une ndcessild de la vie humaine; elle est comme une seconde nature, qui vient puissamment en aide a l’ddu- cation pour attdnuerles premieres impressions de l’homme au ddbut de la vie, les mettre en barmonie avec sa sensibility, le prdmunir, lfe ddfehdre conlre les causes qui se disputent alors sa frdle existence.

L’habitude joue notamment un role important dans la trans¬ formation en sensations des impressions sensorielles qui, sans elle, resteraient toujours confuses ou douloureuses.

C’est par l’habilude que l’on apprend a dvaluer les distances, a distinguer les nuances et les combinaisons de couleur, a saisir les effets de perspective ; c’est par l’liabitude que l’oreille apprend a juger de la situation des objets, de la direction et de l’intensild du son, a suivre l’articulation el l’enchainement des mots dans le mdcanisme de la parole; par l’habitude que l’on parvient a distinguer les odeurs ; par l’habilude, entin que le sens du toucher atleint parfois un degrd de perfection tel qu’il peul, dans certains cas, remplacer presque tous les aulres.

La loi d’habitude s’applique dgalement a tous les exercices musculaires auxquels elle contribue a donner la nettetd et la precision ndeessaires.

Tous les organes de la vie intdrieure ou nutritive subissent plus ou moins des effets d’habitude, et ces habitudes sont sou- vent mdme plus impdrieuses que celles de la vie de relation.

<t Le cerveau, qui, lui aussi, projette la vie 1 sa maniere dans tout 1’organisme, qui prdside tout a la fois a l’exercice des sentiments et des mouvemenls, le cerveau, comme on le sail, a dgalement ses habitudes de repos et d’activild, de sommeil

(4) Voy. Annales midico-psychologiques, mai 4870, p. 493.

ACADtfiMIE DE MEDECINE.

95

et de veille ; habitudes qui yarient a l’infini pour s’accom- moder aux exigences de position et de condition sociale, que la volonlb a plus ou moins de peine a mailriser. On s’endort. comme on s’eveille aux heures que l’habilude a su rdgler, si bien qu’il serait souvent impossible de leur en imposer d’autres, sans se condamner a l'insomnie. On n’est jamais plus apte a l’blude* a la meditation* qu’aux heures que l’ba- bitude elle-memfe s’est donnbe ; pour telle personnel c’est le maLin; pour une autre, c!est. le soir; pour telle autre encore, c’est la huit, rien que la nuit.

» La pensee comporte aussi dans son exercice des habitudes que l’on ne saurait mdconnaitre. G’est par 1’habilude que l’on apprend a lire^ a derive, a compter, en se familiarisant avec les signes des lahgues et du calcul, en les rapprochanl dans un ordre d’enchalnement d’ou iis acqui&rent leur si- gniticalion grammaticale et leur valeur arithmbtique, et en les faisant passer aihsi tout coordonnbs dans l’esprit jusqu’a ce qu’ils s’y prbsentent d’eux-memes. Et tel sera l’heureux eflet de cetle habitude acquise* qu’elle saura tronyer, sans les chercher, les mots, les nonls* les chiffres qui ont pu bchapper a tous les efforts de la mbmoire et de la volontb, 11 en sera de meme do la musique, qui, comme une langue, a ses signes dont I’btude et la lecture ne saiiraient non plus se passer d’babitude : etpour le calcul, personne, assurdment, ne saurait doutet que le mathbmaliCien, qui a l’habilude des. chiffres, ne puisse rbsoudre plus facilement un problCme qu’un mbtaphysicien. Et qui ne sait d’ailleurs aveb quelle facilities hommes de finances procedent dans la supputation des nombres et le maniement des chiffres ?

» C’est aussi par l’habitude que la pensbe a pu apprendre a, mesurer le temps et l’espace, l’espace par le temps, le temps par l’espace. Bien des sibcies Ont, dCt s’^bo tiler, SahS tjue l’homme put avoir d’autre ViSgulaLeut qU6 l’habitude, pour dbtermider la durbe et l’eraploi de son temps. AUjoufd’hui encore, beaucoup de gens fen ont pas d’aUIre* et il en est qui par ce seul moyen saiiraient disputer la marbhg du temps aux plus Cdeles horloges.

» Tous les dotes de T'esp'rit sont possibles d’habitude. II n’est pas jusqu’a l’bloquence qui n’ait besoin de son intervention j On l’a dit avec raison: il n’y a pas d’improvisateurs pro- prement dits ; fiunt ordtores. Il n’y a qu6 des habilubs de paroles plus ou moins heurebx, qui ont su acqubrir par l'ha-

96 REVUE BBS SOClETES SAVANTES.

bitude Part de biea dire, l’art de bien coordonner, de bien enchainer les mots avec les iddes, de les soumettre k la regie et a la mesure, de maniere a les contenir dans l’ordre el les limites qu'impose le sujet •, arl complexe, diffieile, en ce qu’il implique tout A la fois le concours des puissances mdcani- ques et des puissances intellecluelles de la parole, ce qui fait que, suivant la part qu’ils savent en faire a leurs discours, les plus dloquenls ne sont pas toujours les plus savants, quoique les plus dcoutds, mais ceux qui ont le mieux appris l’art de s’dcouler eux-mdrnes; ce qui est bien encore une autre difficulty, car pour s’dcouter soi-meme, il faut que le moi ait su prendre l’habilude de se partager en deux per- sonnes, l’une qui parle, 1’autre qui deoule, l’une qui accom- plit le mdcanisme physiologique de la parole, l’autre qui lui fournil ses dements psychiques, en mdme temps que ses in¬ spirations, ses sentiments, ses passions, meme ses intonations ; d’o (i il rdsulte que Moquence n’appartient gugre qu’a un petit nombre de privileges, qui seraient encore plus rares, si l’dlonuence ne se produisait bien souvenl, avec toutes ses conditions et toutes ses difficultds, a 1’insu meme de ceux qui l’ont acquise. Et vous pourrez encore remarquer que ceux-la ont besoin souvent d’un rdgulaleur pour se mainte- nir dans le cercle de leurs iddes. Pour tel orateur, c’est un rouleau de papier qu’il fait mouvoir dans ses mains avec une certaine mesure; pour tel autre, c’est une plume qu’il roule constamment dans ses doigls ; pour le plus grand nombre, c’est un balancement du corps, un mouvement oscillaloire, un acte de mesure quelconque, devenu aussi n&essaire pour maintenir l’orateur dans le cercle de son discours que le pendule pour retenir le mouvement dans l’arc qu’il ddcrit. »

Memoire en faveur de V abolition de la peine de mort; par M. Mix Voisin (sdance du 29 mars).

M. Voisin ne croit pas a I’eflicacitd de la peine de mort comme moyen prdventif; et puis, la justice humaine n’est pas infaillible, et la socidtd a eu plusieurs fois a regretter l’exdcu- tion de malheureux innocents.

« D aulre part, » ajoute-t'-il, « quoiqu’il soit difficile encore aujourd’hui de saisir la ligne de demarcation qui s (Spare le crime de la folie, ce serait peut-dtre ici le lieu, en raison des erreurs irrdmddiables de l’humaniKS, de se demander si quel- ques individus, places sous le poids d’une accusation capilale,

ACAD^MIE DE MEDECINK.

97

ne pourraient pas presenter parfois quelques troubles dans leurs facultds, et s’ils n’auraient pas droit, par cela mdme, a, dire pris en considdration particulidre. J’appellc surtout l’at- tention de mes confreres et de nos magislrats sur ceux qui appartiennent a des families d’alidnds et qui, inddpendamment de leurs particularity natives d’esprit et de caractdre, portent inoonlestablemcnt sur eux le cachet des transmissions hdrddi- taires. »

Cette citation suflit pour donner une idde du point de vuc auquel s’est placd notre honorable et distingud confrere pour demandcr l’abolition de la peine de mort.

Observation de tctanos trcAimatique , traite et guiri p nr le sejour (Tun malade dans une atmosphere chargee de vapeurs de chlo- roforme; par M. Simonin (sdance du 26 avril).

Rapport sur le vinage; par M. Bergeron (sdances des 10 et 24 mai, 7, 14, 21 et 28 juin, 5, 12, 19 et 26 juillet et 2 aout).

L’expression de vinage s’applique a deux opdralions trds-dis- tincles : 1'une connue aussi sous le nom de coupage , consiste ft. ajouter h des vins peu colords et peu alcoolisds une certaine quantitd d'un autre vin naturel chargd en couleur et enalcool; l’autre consiste a ajouter h un vin plus ou moins alcoolisd na- turellement, une proportion variable d’alcool. C’est cette der- niere opdration que la commission dont M. Bergeron dtait rap¬ porteur a did plus spdcialemenl chargde d’dtudier au point de vue hygidnique.

Nous nepouvons mieux faire, en ce qui concerne l’influence de 1’alcoolisation des vins sur les faculles intellectuelles et mo¬ rales, que de reproduire eelles des conclusions de 1’excellent rapport de M. Bergeron, qui sont relatives a cette influence.

a Le vinage offre de sdrieux inconvdnients, parfois mdme des dangers. II introduit en effet dans les vins, en leur faisanl perdre tout droit a Otre vend us comme produits naturels, une proportion d’alcool qui, n’ayantpas dtd associde intimement aux aulres principes des moiits, par le travail de fermentation, s’y trouve en quelque sorle a YG tat libre et agit sur l’Organisme avec la memo rapiditd et la mdme dnergie que l’alcool en nature; il enlcve done ainsi aux vins leur qualitd de boisson tonique et salulaire pour les transformer en un breuvage exci¬ tant d’abord, puis slupdBant, dont l’cmploi prolongd est dvi- demraent nuisible. Mais le plus grand danger du vinage, au

98 REVUE DES . SOClfiTES SAVANTES.

point de vue de l’hygiene publique, vient de ce qu'il fournit it la fraude un moyen facile de livrer a la consommation des liquides qui n’ont du vin que le nom et qui, n’dtant en rdalild que deTalcool dilud, sont d’un usage funeste.

» Les dangers du vinage s’accroissent lorsqu’il est praliqud avec les esprits rectifies de grain, de betterave ou de mdlasse, car la substitution de ces alcools ii l’esprit-de-vin proprement dit et a l’eau-de-vie, prdsenle ce double pdril de nuire a la santd des consommateurs et de menacer le pays d’une vdrilable ddchdance moi-ale, parce que la production de ccs alcools est, pour ainsi dii‘e, sans limites et qu’ils peuvent dire livrds, sous forme d’eaux-de-vie el de liqueurs, a des prix assez bas pour que les.plus pauvres.y p.uissent altfindre.

n En presence d’une pareille situation, l’interdiction absolue de l’emploi des esprits rectitids de grain et de betterave pour le vinage ou la fabrication des eaux-de-vie et des liqueurs, paralt dire le seul moyen d’arrdlOr les progrbs du mal.

5! Que si le rdgime dconomique appliqud aujourd’hui a Fin— duslrie et au commerce s’oppose absolument it cette interdiction et ne permet pas davantage d’dlever les droits qu’acquittent ces alcools, h untaux qui les rende inabordables pour le commerce des spirilueux, il ne reste plus it la France, en attendant que les progres de l’instruction aient modilid les mceurs, il ne reste plus d’autre moyen d’enrayer les progres de Falcoolisme, que l’organisation d’urgence de socidtds de lempdrance, sur le mo- dele de celles qui, au meme flot montant, ont opposd et op- posent encore 'aujourd’hui, en Sufide, en Angleterre et aux Etats-Dnis, une digue assez puissante pour attdnuer les effets ddsastreux. de l’abus des alcools de grain. »

La lecture du rapport de M. Bergeron a did suivie d’une dis¬ cussion trds-intdressante it laquelle ont pris part plusieurs membres de l’Acaddmie.

M. Poggiale, qui a surtout dludid la question au, point de vue chimique, pense qu’il faut attribuer les effets ddsaslreux de l’alcool, non pas au vinage, mais bien plutol a l’usage de plus en plus frdquent des eaux-de-vie de grain et de bettefave; M . Bergeron est dgalement de cet avis ; mais il n’en rdsulle aucunement que l’alcool surajoutd aux vins faits ne soit dgale- ment nuisible a la santd.

M. Bouley combat les conclusions de M. Bergeron au nom dela libertd commerciale; il croit que l’addition do l’alcbol au Vin, faite suivant les rdgles que comporlc 1’indusLrie du vinage,

ACADEMIE DE MEDEG1NE. 99

ne peut dtre nuisible a. la santd des consommateurs : il est meme conyaincu que cetle operation, en pcrmella'nt de livrer a la consommation une quantity considerable de vins qu'on ne peut con&erver el expddier au loin qu’en y ajoulant de l’alcool; constitue le meilleur.moyen d’accroitre l’usage du yin et, par cela meme, de diminuer celui des liqueurs alcooliquos de mau- vaise quality.

MM. Chevallier, Wurlz, Boudet, Reynal et Payen se ddelarenl dgalement partisans du vinage, dont les ineonydnienls ne leur paraissent aucunement demon Ires.

M. Bergeron a rdpondu ayec suoces aux objections de ses contradicteurs, notamment it celle de M. Bouley, relative it l’avanlage qu’aurail le vinq^ede diminuer la consommation des boissons alcooliques de mauvaise qualitd : les faits observes depuis vingt ans ne permettent pas d’admetlre cette hypo- thSse .

M. Broca combat dnergiquement les conclusions du rapport; les, inconv dnients du yinage lui paraissent trop probldmaliques pour qu’il consente it voter une mesure aussi grave que l’in- terdiction absolue, dans l’opdration du yinage, des alcools de grain, de betterave et de pomme de terre. Tel est dgalement l’avis de M. Gaultier de Claubry.

MM. Bouchardat et Fauvel, membres de la commission, ont au conlraire prdsenld d’excellents arguments a l'appui des con¬ clusions de M. Bergeron, qui ont du ndanmoins etre modifldes, ce qui nous parail regrettable : les voici telles qu’elles ont dtd adoptdes par l’Acaddmie dans la sdance du 2 aout.

« L’alcoolisation des vins faits, plus gdndralement connue sousle nom d evinage, lorsqu’elle est praliqude mdthodiquement avec des eauX-de-vie ou des trois-six de yin, et dans des limites telles quo le litre alcoolique des vins' de grande consommation ne ddpasse pas 40 pour 400, est une operation qui n’expose a aucun danger la santd des consommateurs.

» L’Acaddmie reconnait que le vinage peut dtre pratiqud avec tout alcool de bonne qualitd, quelle qu’en soit l’origine ; toutefois, elle a tenu it marquer sa prdfdrence pour les eaux-de- vie el les trois-six de vin, parce qu’elle pense que les vins ainsi alcoolisds se rapprochent davanlage des vins naturcls.

» Quant Ala suralcoolisation des vins communs qui, pour la vcnte au ddtail, sonl ramends par des coupages au titre de 9 a 40 pour 400, l’Acaddmie reconnait qu’elle peut doiiner lieu a defftcheux abus, mais auciine preuve soienlifiqueneTaulOrise

!p|0' ABVOE DBS SOCIETIES- SAVANTES.

quo les boissons ainsi prepares, bien qae different sen- sililement des* yins nalurels, soient comprometlantes pour la

^ sckij^pSfEque. »

SZSViSwr. une forme particuliere de surdite grave dependant d'une Usion de I’oreille interne ; par M. M€ni6re.

M. Barth a fait sur ce travail a l’Aeaddmie, un rapport dont nous oroyons devoir reproduire le passage suivant :

« Dans ce travail, digne d’etre insdrd in extenso dans les Afe- moiresde V Academic, I’auteur ddmontre qu’il existe une affection caracterisde par un groupe d’aceidents nerveux, tels que ver- tiges, dtourdissements, marche incertaine, Lournoiements, chute du corps, aceompagnds de naUsdes, de vomissements et quel- quefoisd’un etat syncopal, groi^e de symplomes d’appa- rence grave, semblant ddpendre d’une alteration sdrieuse du cerveau, et dependant en rdalite d’une lesion de I’appareil auditif interne et notamment des canaux demi-circuiaires, affection dont la veritable nature se reconnait : I0 en ce que les troubles fonctionnels prdcites sont intermitlents, se renou- velant dc temps en temps, pendant des semaines, des mois, disparaissant pour revenir, sans donner lieu, comme les lesions encdphaliques, h des paralysics uni-latdrales, et par ce fait mis particulierement en relief dans les reflexions de M. Meniere, que les accidents d’apparence cdrebrale sont precedes et accom- pagnes de troubles de l’audition, tels que des bruits de nature variable, continus ou intermillents, qui ne tardent pas a Ctro suivis de surdite de plus en plus grave, et quelquefois mdme de l’abolition complete de 1’oule.

Sur la production de symptomes cerebraux a la suite de certaines lisions du nerf audiiif; par M. Brown-Sdquard.

A l’occasion du travail de M. Meniere, M. Brown-Sequard avait envoyd a l’Academie une note manuscrite dans laquelle il rappelait :

« Que chez les batraciens, la plus legSre blessure du nerf auditif suflitpour produire le tournoiement, un etat parliculier du membre anterieur du cot6 oppose a celui du nerf ldsd, et un notable degrd d’hypereslhesie de la peau.

» Que chez les mamraifcres,lapiqure ou la section du nerf auditif dans le cr&ne estsuivie immediatement du meme mou- vement de rotation qui suit la piqure du pddoncule cer6belleux moyen, avec un notable accroissement dela sensibilite, surtout dans les membres du cote correspondent au nerf ldsd.

SOCIETY MEDIC ALE DES HOPITAUX. 101

» L’auteur ajoutait que des fails pathologiques observes par R. Bright, Walter, Lincke, Burggrscve, Hinton, montrent l’in- fluenc'e des ldsions du nerf auditif dans l’oreille interne sur I'encdphale. Des convulsions, du vertige, des mouvements rota- toires, ontdtd observds dans des cas oil l’encdphale a 616 trouvd tellemenl sain que ces symplOmes n’ont pu fitreconsiddrds que comme des phdnomfines sympalhiquos ou rdflexes excitds par la ldsion du nerf auditif. »

Soclcte medicate dea liOpitaux.

Annde 1870.

Apoplexie cirihrale dans un cas d’epanchement pleuritique considerable , par M. Vallin (sdance du 24 ddc. 1869).

Le malade qui fait le sujet de cette observation dlait atleint, depuis treize jours, d'un dpanchement qui remplissait les deux tiers de la pl6vre gauche et avait un peu refould le cceur a. droite, quand il fut atteint d’une attaque d’apoplexie : immo¬ bility, figure colorde par plaques rouges, air dgard, impossibi¬ lity de rdpondre par un son ou des . gestes aux questions qu’on lui pose, difficulty de tirer la langue hors de la bouche, •paralysie faciale droite et hymiplegie de tout le eoty droit du corps, mouvements lenls et incomplels du coty gauche.

M. Vallin pratique la thoracentSse et tire 1,800 grammes de sdrosity limpide : la respiration devient plus facile, mais les symplOmes de paralysie restent a peu pres les memes.

L’ypanchement s’dtant reproduit, une nouvelle ponction est praliqude le 30 janvier, sept jours aprfis la premiSre. Dans la soirde, M. Vallin ddeouvre a la plante du pied droit une plaque gangrdneuse en voie d’dlimination, probablement eon- temporaine de l’apoplexie.

Apres l'opyration, l’ytat gyndral s’amyiiore •, la paralysie diminue peu k peu. Malheureusement, l’ypanchement pleu- rytique ne larde pas a reparaitre; M. Vallin pratique une troisi&me fois la thoracentese et ytablit une fistule, puis une large ouverlure pour donner passage au liquide sdcryty par la plevre. Mais’tout est ddsormais inutile, et le malade s'6- leint dans le marasme avec dhinormes eschares au sacrum.

A l’autopsie, on trouve une vasle suppuration de la plSvre gauche, et quelques granulations tuberculeuses tr&s-fines dans le poumon et la pl6vre du c6ty droit. Le pyricarde et le ctBur ne prysentent aucune ldsion.

102 EEVDE DES SOCIlSTES SAYANTES.

« Lecerveau, d’une consistance assez ferme, conlient dans i’hdmisphere gauche, au niveau du noyau infdrieur du corps strid, un foyer de ramollissement de forme conique long de 3 centimetres 'et large de 15 millimetres. A l’extremitd postd- rieure, esl une excavation pleine d'un liquide crdmeux. Les parois de cetle excavation sont irrdgulidres, teinldes en jaune clair, el sont constitutes par du tissu cdrdbral ramolli, pul- peux, retenu par un rdseau de capillaires fins et ddcolords. Au microscope, on reconnait que cette pulpe est formde d’anses de capillaires peu altdrds, de gouttelettes graisseuses abon- dantes, de globules granuleux analogues A ceux du colostrum, d’un peu d’hdmato'idine et de quelques globules sanguins trds- altdrds. Evidemment, il s’agissait la d'un foyer de ramollisse- menl causd par une oblitdration vasculaire. Les grosses artdres du cercle de Willis sont saines et permdables. En poursui- vant l’arlere sylvienne, on trouve deux ramcaux de la branche moyenne compldtement oblitdrds par un caillot fibrineux. Ces rameaux, d’ailleurs parfaitement sains, se dislribuent a la circonvolulion de l’insula, et les artdrioles qui en partent, dgalement oblitdrdes, se rendent au centre mdme du foyer de ramollissement. »

M. Vallin attribue le ramollissement cdrdbral et la plaque gangrdneuse du pied a des oblitdralions artdrielles produites par des caillots migrateurs, et il parait disposd a admettre, en l’absence de loute ldsion du coeur et des gros vaisseaux, que ces caillots sont le rdsultat de la coagulation d’une petite quantitd du sang, ddterminde elle-mdme par la ddviation du cceur et la torsion de l’aorte co'incidant avec un dtat inflam- matoire et l’augmentation de la fibrine.

Peut-etre aussi pourrait-on invoquer comme origine de l’embolie artdrielle, la thrombose des veines pulmonaires dans lesquelles la circulation, en eflet, a du elre singulieire- ment troublde par l’dpanehement pleurdtique. C’est peut-etre 1A, ajoute M. Tallin, que rdside l’explicalion de certaines morls subiles dans les cas de pleurdsie, soit pendant le cours de l’dpanchement, soit quelques heures aprds l’opdration.

M. Vallin n’a d’ailleurs trouvd dans les auteurs que deux faits ayant plus ou moins d’analogie avec celui qu’il a observd.

Du suicide dans la variole (sdance du 8 juillet).

Dans un rapport sur les maladies rdgnantes A Paris, M. Bes- nier avait signale }q. frequence de la monomanie suicide chcz

socii';ti5 medicale des hopitatjx. 103

les varioleux; M. Delasiauve presenla a cesujetles observations suivantes :

» M. Delasiauve est frappd de la frequence des suicides qu’oc- casionne le dtSlire survenant dans les periodes d’ascension, de ddelin ou de' convalescence de la variole. Gdndralement, les conceptions ddlirantes plus ou moins confuses, avec halluci¬ nations sombres ou territiantes, constituent les formes domi- nantes, ce qui explique les determinations fortuites qui en sont la consequence.

» M. Delasiauve relBvelemot de monomanie qui se trouve dans le .rapport de M . Besnier, et qui n’est pas l’expression appli- ' cable au delire des fiSvres graves. (Voy. un travail iiu docteur Semelaigne sur les espdcesde suicides, public dans les tomes V et VI du Journal de medecine mentale .)

» Qu’entend-on par monomanie ? Ceterme, improprement applique aux exemples ies plus disparates, comprend iddale- menl les conceptions circonscrites, tenaces, plus ou moins lo- giques, et encore les impulsions dites irrdsistibles, a.yantdes retours fatidiques et obsddants ; ce dernier cas est tie plus rare. Ces tendances instinctives, le plus souvent 'aveugles, revetent des aspects variables ct s’escortent de pbenomenes erraliques, masquds par la catastrophe finale,

» Unaliene a tue,.onnevoitque le meurtre; il n’est suicide, on ne voit que l’attentat a sa vie ; on l’eut traite d’incendiair.e s’il eut mis le feu, etc. Le vrai est que, soumis a un entraine,- ment aulomatique, il cut pu, suivant le hasard d’un co.urant morbide diffus,, commettre l’un ou l’autre de ces acles ; meme, ce qui arrive, les commettre simultanement.

» En sorte .que, louLe reserve faite pour un petitnombre de cas ou l’impulsion est isoiee, suractivc, idenHque aveo elle-meme, le nom de monomanie doit se restreindre aux seules convic¬ tions deiirantes. Mais si la theorie l’exige en, pratique, ce n’e$t pas universellement compris. Enl’absence d’une division uni- voque, les designations n’on.t pas.une aceeption deflnie; sur celle, en particulier, de ddlire systematise, qui'rdsume si bien Yideal de la monomanie, l’accord. est encore afaire.

» Pour s’orienter dans ce chaos, il faut, comme l’afait M. Se¬ melaigne, s’objectiver les situations. Quelles sont-elles dans l’espbce? On premier cas se prdsenle. Au fort du mouvement febrile, le delire aifecte quelqueiois la forme suraigud, resprit s’egarc au milieu des impressions qui l’assidgent, et, livid A de tefribles fascinations, suit les feux toilets qui l!atii rent. Naisse

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l’idde da suicide, il y obdira grossierement, sans conscience ni souvenir. II y a plus : l’erreur est frdquente, et tel qu’on croil s’etre jeld volontairement par une fenetre ou dans une riviere, n’est qu’une pauvre viclime qui, inconsciente du pdril, s’imaginait, en fuyant de menagants fanlomes, passer par une porte ou marcher sur un terrain solide.

» De deux choses l’une : ou le besoin du suicide dclot spon- tandment, ou l’on y est conduit par de trompeuses perspec¬ tives. Dans 1’une et l’autre supposition, la perpdtration, ni calculde, ni voulue, n’a rieD de monomaniaque. Toutau plus la crainte, plus sentie, tend-elle a rdveiller l’impulsion, el une sorle de liberld confuse semble-t-elle prdsider a la forme et it l’accomplissement de l'acte.

» II y a une cinquieme varidld sur laquelle il ne faut pas se mdprendre. Nous venons de faire allusion au ddlire sysldma- tisd (monomanie). L’alidnd n’a pas le ddsir de mourir. Mais les malheurs dont il se croit accabld, le ddsespoir ou le re- mords sous le poids desquels il succombe, l’amertume des cruelles persdcutions qui ont vaincu son courage, lui inspirent le ddgout de la vie. En ce cas, il oscille et lutte, il cede ou rdsiste, non sans avoir ddpeint dans quelque dcril la cause de sa ddterminalion. Elle est ici spdciale. Enlin, il y aurait l’ap- pdtit en quelque sorte organique du suicide, en dehors de tout symptome morbide, la vraie monomanie suicide , obdie ou vain- cue, au deli le suicide physiologique, volontaire et corrdlatif a des causes nalurelles et positives.

» Chacune de ces varidlds peut etre dtudide selon ses condi¬ tions physiologiques ou morbides. Mais, on le voit, la mono¬ manie suicide n’occupe dans le cadre qu’un rang impercep¬ tible, et notamment les actes qui se produisent dans la variole nelui doivent fournir presque aucun tribut. Les diversitds dd- pendent des degrds de l’oblusion et de l'activitd du travail hal- lucinatoire. M. Besnier a citd un malade qui voulait se sui- cider, poussd par l’apprdhension d’etre ddflgurd. Cc cas, en admeltant que la crainte ne fut pas elle-mbme due a la ma- ladie, ne diffdrerail point des suicides physiologiques ou pas- sionnels. Un doute pareil sureit chez quelques dpileptiques qui, las de supporter leurs maux, prdferent en linir avec la vie. On congoit que le sacrifice soit volontaire, bien qu’il faille tenir comple de la morosild et de l’hdbdlude qui succSdent aux moindres crises et afTaiblissent la rdsistance. Autrement, la confusion, inlellectuelle, les fausses sensations, les impd-

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SOCIETE DE MlSDECIN E DE PARIS, tuosilds soudaines dlanl le propre du ddlire dpileptique, le meurtre de soimeme participe a la falalitd d’incitations plus ou moins gdndrales.

» La meme chose s’ observe dans rimmensecatdgorie desfolies stupides : ddlire alcoolique, folie puerpdrale, saturnine, intoxi¬ cations, etc. De ce point de yue, tout ce qui dtait Equivoque el vague s’illumine d’une cl arid saisissante. Les diagnostics s’en sont ressentis dans le classemenl des varidtds et 1 ’expli¬ cation des symptomes. »

3“ E clamsie puerpdrale cjuerie par le chloral, par M. Raynaud (sdance du 23 ddc.).

4 gr. de chloral dans 40 gr. d’eau, firent cesser les con¬ tractions musculaires, et ddterminerenl un profond sommeil. 6 gr. du mdme narcolique eurent raison de la seconde et der- nidre atlaque.

Societc de mdilecine de Paria.

Annde <870.

Presentation d’une nouvelle pile dkctrique, par M. Duchenne (sdance du 7 janvier).

M. Duchenne prdsente a la Socidtd une pile portative aJcou- rant constant deM. Ruhmkorff, modifide depresses indica¬ tions, et qui a pour dldments le charbon, le zinc et une solu¬ tion de bi-sulfate de mercure. M. Duchenne l’a expdrimenlde et il croit qu’ellc peut servir a loutes les applications dlectro- physiologiques ou thdrapeutiques des couranls continus.

L’un des principaux avanlages de cette pile, c’est la facilild de graduer exactement le degre d’immersion de ses dldments, en d’autres lermes de mesurer son action dlectrolylique, tout en lui conservant la force de sa tension.

Lesion da cerveau chez les alienes chroniques, par M. Aug.

Voisin (mime sdance).

M. Voisin prdsente a la Socidtd une partie des circonvolu- tions cdrdbrales d’une femme morte apres trenle et un ans d’une alienation mentale caractdrisde dans le principe par des hallucinations, des iddes de persdcution, et, dcpuis prds de dix ans, par de l’incohdrence absolue et de la ddmence.

« La surface convexe du cerveau offre prds de quarante ta- ches, les unes d’une leinte vert-de-gris, les aulres brun&tres

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arrondies ou allongees, d’un diametre maximum do 2 millimB- Ires et d’un mifiimuiln de 1 ' millimBlre. Au niveau de ees la¬ ches, aucune adherence n'exisle.avec les mdninges ; la surface en estunie, et au niveau de quelques-unes seulement la pulpe cdrdbrale est tr&'s-ldgerement dbprimde. A l’exceplion de trois ou qualre, elles se voient a la surface des circonvolutions pa- ridtales et frontales droites et gauches. Des coupes verlicales nembntrent aii-d'essous d’elles aucune ldsion appreciable a l’ceil et permettent de constater que la teinte ne pdnetre pas a une prbfondeur de plus de